Perpétuer
la mémoire...
|
Appel d'un Français à un ami américain inconnu... Par François Bertrand
Début mai 1945, le capitaine Damore, médecin de l'Armée américaine, se penche sur moi et me parle : c'est mon premier Américain, mon premier libérateur. Je suis au 116th Avc. Hosp. de Dachau. Après un "brouillard" de quelques jours entre la vie et la mort j'émerge : le souvenir de ce médecin américain est et sera pour moi ineffaçable et ineffable. C'est la raison pour laquelle quelques années plus tard lorsque je verrai sur nos murs "U.S. go home" je serai mal à l'aise, honteux, certainement comme de nombreux camarades déportés. Cette honte n'est pas d'ordre politique (ce n'est pas mon propos) mais d'ordre affectif. En effet, cet homme américain, que je n'ai pas revu, après ma mère m'a donné à nouveau la vie (lui et son équipe). Je lui dois donc la vie. Il avait quitté son pays et savait désormais pour quelles valeurs, en médecin et non en combattant, il se battait pour éradiquer "le mal nazi". C'est dans cet esprit que le général D. Eisenhower visitant fin avril 1945 le camp d'Ohrdruf, Kommando du camp de Buchenwald, devant tous ces cadavres avait dit : "Si nos soldats ne savaient pas pourquoi ils se battaient, maintenant ils le savent..." C'est ce qu'écrivait à ses parents le 30 avril 1945, quelques heures après la libération du camp de Dachau par l'Armée américaine le lieutenant William J. Cowling III, qui appartenait à l'état-major du général Henning Linden, l'officier général qui avait reçu la reddition du camp : "j'ai passé hier par une expérience qui, j'en suis certain, fut et restera la plus excitante et la plus horrible, et en même temps la plus étonnante de ma vie. Je n'avais pas cru les histoires qui m'avait été racontées aux États-Unis : même maintenant après avoir vu de mes propres yeux, il est difficile pour moi de croire ce que j'ai vu". C'est donc en pensant à Damore et à Cowling que j'avais honte. Puis-je demander avec modestie mais avec force aux fils et petits-fils des Français ayant combattu ou non entre 1939 et 1945, de comprendre ce que fut la libération de leur propre pays essentiellement par des hommes et des femmes qui n'étaient pas français, mais qui considéraient comme leur devoir de nous permettre de rester français ? Cette reconnaissance leur est due au nom des soldats alliés morts dans ces combats, au nom de nos camarades déportés laissé quelque part en terre allemande. Seize mois après je suis confronté, en tant que vieil homme (84 ans) d'un "vieux pays" habitant "une vieille Europe", à la fois à ce dossier de mémoire et à une obligation de lucidité. Edmond Michelet, mon camarade de Dachau, écrivait en 1955 dans son livre Rue de la liberté : "Alors que toute l'Europe était représentée à Dachau... pas un combattant du Nouveau Monde n'a connu l'univers concentrationnaire. Certes, c'est aux soldats américains que la plupart d'entre nous doivent de jouir encore de la lumière du jour. Nous leur en gardons une reconnaissance à la mesure de la vie qu'ils nous ont conservée. Mais il m'arrive souvent de regretter que sur la ténébreuse science que nous avons vue à l'œuvre, aucun de nos amis d'outre océan n'ait eu l'occasion de méditer, jour après jour, au cours d'une expérience identique à la nôtre. C'est de l'extérieur seulement, quand ils sont venus nous libérer, dans une atmosphère de victoire qui recouvrait l'ombre de nos mois de souffrances, qu'ils ont pu s'en faire une idée toute superficielle. Je crains que la barbarie des nazis ne les touche pas autrement que celle, fort lointaine, des Assyriens. Sur ce point là un monde, bien plus qu'un océan, nous sépare..." En effet, il ne s'agit en aucune façon de renier une amitié, elle, vieille de plusieurs siècles : John Joseph Pershing et Dwight David Eisenhower relayant Jean-Baptiste Rochambeau et Marie-Joseph Lafayette. Le quantitatif et le qualitatif ne sont pas ici en jeu, mais l'esprit et la matière, la faiblesse et la force, le talent et la puissance, la défaite et la victoire, le doute et la certitude, la morale et la violence, s'affrontent effectivement en ces jours en un combat où il pourrait n'y avoir ni vaincu ni vainqueur. Souhaitons que le cœur et la raison l'emportent. François Bertrand |
© Anovi - F. Bertrand - Éditions Art Cool, 2003-2005