Après le drame



- Le rapatriement - Les suites Souvenir et mémoire - 



Le rapatriement



À la fin de leur séjour à Dachau, les survivants français du convoi C sont pris en charge par le Service de Santé de l'Armée française. Ils sont transportés en ambulances jusqu'en Forêt Noire ou sur les rives du lac de Constance. A l'exception de quelques femmes allemandes chargées des tâches ménagères, c'est dans un environnement exclusivement français qu'ils se trouvent alors.

Dans la région du lac de Constance, ils sont répartis en deux sites : l'île de Mainau et Reichenau. Là, ils redécouvrent le bonheur de coucher dans des draps blancs et propres, de manger une vraie purée de pommes de terres, de marcher cent mètres sans aide, de retrouver l'autonomie de leurs membres... Ce faisant, ils récupèrent peu à peu leur identité, leur être.

Le docteur Denise Vargas, spécialisée en toxicologie et en biologie, est alors lieutenant et chef d'antenne à la Première Armée Française. Elle a laissé un témoignage sur les rescapés qu'elle a eu l'occasion de soigner, près du lac de Constance. Là, son travail "était surtout de détecter les typhiques en incubation". En plus des questions purement médicales, son équipe devait faire face à l'abandon de la lutte chez les déportés qui, une fois libérés, voyaient s'amoindrir la force qu'ils avaient eue auparavant. "Ils vivaient dans l'espoir de retrouver leurs familles, mais ils avaient franchi le palier de la lutte à l'extrême qui a été chez eux tous, incroyable. Notre préoccupation principale était d'agir vite". Dans ce contexte, c'est le typhus qui constitue le principal danger. "Nous étions très préoccupés par ces typhiques qui sortaient du coma. Nous ne savions pas s'ils étaient encore contagieux. Il fallait isoler les contagieux et désinfecter à l'autoclave leurs malheureux uniformes rayés qu'on stérilisait, mais chacun voulait retrouver le sien, alors ils les reprenaient et il nous fallait tout recommencer". Pour assurer une surveillance sanitaire plus étroite, les typhiques sont isolés dans l'île de Mainau et à l'hôpital de Constance, veillés nuit et jour par des médecins auxiliaires étudiants en médecine dans le civil. "Les malades du typhus sont impressionnants, ils ont l'aspect des morts. Ils peuvent rester dans un coma profond pendant des jours, sans le moindre signe d'amélioration. Et puis après des jours et des jours ils ouvrent les yeux. C'est incroyable, ils sont décharnés mais ils renaissent avec l'envie de vivre". Le médecin-capitaine Pierre Lenck s'est chargé d'établir des programmes de ré-alimentation : riz et viande pour les typhiques, vitamines (tomates et citrons) pour les autres, chaque jour un peu plus. 

Une fois suffisamment rétablis, les déportés sont mis dans le train à Constance. Direction : la France. Les tuberculeux sont confiés à des sanatoriums. A cet instant, une fois la santé physique plus ou moins restaurée, c'est l'état psychologique qui reste préoccupant. Angoisses accompagnant le retour au foyer et souvenir des atrocités vécues sont les deux principales causes de perturbations. Le docteur Vargas témoigne que dans les milieux médicaux "on comprenait bien que leur douleur n'était pas encore exprimable, pour certains elle ne le serait jamais".

Dès le mois de mai, ceux qui ont retrouvé un peu de santé peuvent être rapatriés. Les nouvelles des familles arrivent aux autres. Elles sont parfois douloureuses : décès, disparitions, etc. Les retours s'échelonnent ensuite, au gré des guérisons. Les derniers ont lieu en septembre 1945, soit plus de cinq mois après la libération de Dachau.



Le
s suites du rapatriement



La mortalité fut très sévère, dans les six mois qui ont suivi le rapatriement. Certains n'ont jamais pu se reprendre, physiquement et (ou) moralement.

Pour les autres, les convalescences furent plus ou moins longues, axées sur le repos et sur la reprise du poids. Ce dernier point nécessitait une réadaptation progressive, fondée sur plusieurs petits repas par jour (un toutes les quatre heures, en principe). Ceux-ci devaient s'adapter aux estomacs rétrécis : produits lactés, farineux (riz, tapioca, etc.), vitamines, viande (au fur et à mesure, uniquement hachée), poisson, fruits... L'objectif est de reprendre environ 500 grammes par semaine, soit deux kilos par mois. Pour celui qui sortait des camps avec un poids de 35 kilos, il fallait donc plus de six mois pour récupérer une douzaine de kilos et atteindre la cinquantaine. Il ne fallait pas moins d'une année entière pour doubler son poids initial sans danger. Comme exercice : de la marche à pied ; aucun sport violent.

Mais toutes les convalescences n'étaient pas gratifiantes. Certaines séquelles, tant physiques que psychiques, étaient difficilement récupérables : l'asthénie, les cauchemars, le manque de goût à la vie, les rechutes de pleurésie, la tuberculose... Plus sournois, les problèmes liés à la vie sociale n'en sont pas moins douloureux. Jean Gény porte un regard désabusé sur cette période : "(...) j'ai du mal à me réintégrer. Très vite je constate que je gêne. Si les "gens" ne trouvaient pas assez de mots pour plaindre les "pauvres déportés" en général, mon cas particulier ne les intéresse pas, "j'ai eu beaucoup de chance". Je sens que c'est presque un reproche. (...). Après tout, puisqu'il y avait des survivants, ce n'était peut-être pas aussi terrible qu'on le disait. A peu près chaque fois que j'évoquais quelques souvenirs, j'avais immédiatement droit à des récits vécus ou rapportés tellement plus intéressants que ce que je pouvais dire, que je prenais le parti de me taire, ce que j'ai fait pendant 49 ans".

Dans la vie familiale, face à sa conjointe et à ses enfants, le déporté n'était plus le même. L'amour ne dispensait pas des adaptations nécessaires de part et d'autre. Difficultés, tensions et ruptures (ces dernières parfois plusieurs dizaines d'années après le retour) en ont découlé. 

Dans la vie professionnelle, il fallait reprendre sa place dans des entreprises où personne ne nous avait attendu.

Dans la vie civique, les places étaient prises. Peu de déportés choisirent de faire de la politique. Entre le silence et la volonté de témoigner pour que cela ne se reproduise plus jamais, ils ont souvent choisi des voies divergentes.

Finalement, les déportés avaient à tenir compte des réactions de la population civile. Celles-ci passaient de la compassion à la gêne, de l'embarras à l'indifférence, de la défiance à l'incompréhension...



Le souvenir et la mémoire



"Le souvenir ne demeure que si le présent l'éclaire" Jean Cayrol, in Nuit et Brouillard



Avons-nous eu raison de nous fondre dans la masse ?

Le silence était-il le bon choix ?

La discrétion et la pudeur étaient-elles justifiées ? 

Il est apparu que le message que nous voulions faire passer relevait de l'indicible et de l'incommunicable. Mais comme l'affirme Pierre Nivromont : "Ce qui a manqué, ce n'est pas notre volonté d'en parler, c'est la disponibilité d'écouter des autres".

Mais alors, pourquoi parler, 55 ans après les faits ? La réponse est limpide : c'est vouloir témoigner avant que les derniers témoins ne disparaissent...

Face aux Allemands, nous faisons nôtre la formule du président Vincent Auriol : "Nous sommes d'accord pour oublier, à condition qu'ils (les Allemands) se souviennent". Se pose alors la question du pardon. Car pardonner dépend de la personne qui a offensé et qui demande son pardon. Nous ne nous reconnaissons pas le droit d'accorder le pardon à ces milliers de bourreaux au nom des milliers de victimes. Le Grand Rabbin de France, J. Sitruk, a résumé cela lors de la cérémonie des déportés, le 28 septembre 1997 : "Mais comment dire pardon au nom de tous les morts ? Qui peut le dire à leur place ? Pardon : un mot trop facile pour une réalité trop dure".

© Anovi - F. Bertrand - Éditions Art Cool, 2002-2005