Perpétuer la mémoire...

 

Une "Journée-mémoire" 
au Collège de la Faye de Condé-en-Brie (Aisne) 
le 06 février 2004

Francine Christophe et François Bertrand témoignent


LES CONVOIS DE LA MORT



Marc Nadaux :
Monsieur Bertrand, vous parlez des "convois de la mort" maintenant. On y vient. Il s'agit du terme de la détention.

François Bertrand : Les convois ont toujours été la conséquence qu’après avoir avancé, les nazis ont reculé.

Marc Nadaux : Avec l'avancée des troupes américaines et soviétiques, ces Allemands nazis cherchent à évacuer les camps. Donc vous font faire des trajets d'un camp à un autre.

François Bertrand : Oui, et ils auraient aimé qu'il ne reste nulle trace.

Francine Christophe : Je voudrais dire une chose. Il faut bien comprendre que dans l'idéologie nazie, l'Untermensch est indigne de vivre, donc il ne doit pas être rendu vivant aux mains des libérateurs, des Alliés. Ce qui fait que systématiquement, dans tous les camps, quand des troupes alliées s'approcheront des camps, à la fin de la guerre...

Marc Nadaux : A partir de 1944.

Francine Christophe : Il existe deux solutions. Ou on a le temps de sortir les survivants du camp, de les mettre sur la route et de les envoyer dans un autre camp. Cela s'appellera les "marches de la mort". Ou on n'a pas le temps et on les tue sur place. C'est arrivé, par exemple, à un groupe de 1.200 qui venaient de Buchenwald, à Gardenhagen. On n'a pas le temps de les envoyer plus loin. Comme ils ne doivent pas être libérés, on les met dans la grange et on met le feu; Et ils meurent tous dans cette grange. L’on doit vider les camps. A la fin, la machine nazie s'emballe. Et François nous parle toujours de ce convoi de 21 jours, parce que la machine nazie s'emballe tellement, qu'on nous sort tous de nos camps. Moi aussi, on va me mettre dans un train, un train qu'on a appelé le "train fantôme". Nous, c'est pareil. Nous jetterons nos morts au fur et à mesure que nous en aurons. A la fin, il n'y plus personne dans le wagon.

François Bertrand : On a de la place à la fin.

Francine Christophe : On a de la place à la fin. On a de la merde partout par terre. On patauge là-dedans. On n'a rien d'autre. Ce sont des wagons qui n'ont évidemment pas de toilette, ni de bidon. Comme je vous l'ai expliqué, pour la dysenterie. Mais la machine va s'emballer. Il va y avoir des trains de déportés qui iront d'un camp à un autre dans toute l'Allemagne. Cela deviendra mais vraiment quelque chose de fou, que l'on ne peut pas représenter. Au point, que ces trains de déportés, dans les derniers jours de la guerre, auront le pas sur les trains de troupes allemandes ! Vous vous rendez compte ! Leurs esclaves... Ils ne veulent pas les remettre aux Alliés. Les trains de déportés passeront avant les trains de troupes. C'est quelque chose d'incroyable

Marc Nadaux : Un exemple. Vous, François Bertrand, vous êtes détenu à Buchenwald, on va vous transférer à Dachau. Quel nombre de kilomètres sépare ces deux camps ?

François Bertrand : 370 kilomètres.

Marc Nadaux : Et vous allez faire ce trajet là en 21 jours.

François Bertrand : On va nous mettre sur des voies de garage. On est allé à un camp et le chef de camp n'a pas voulu de nous. L’Oberstumführer SS, le lieutenant, le gars qui commandait notre convoi, se faisait mettre sur une voie de garage, etc. C'est comme cela que l'on est resté 6 jours en Bavière, à 900 mètres d'altitude. Il neigeait.

Francine Christophe : Et mon train, à la fin c'est pareil. On croit que l'on va vers la Tchécoslovaquie, mais on ne peut pas. Parce que c'est la fin de la guerre et l'Allemagne est devenue un champ de bataille. Quand mon train prend une direction, il y a une bataille de chars. Il revient. Il reprend une autre direction. Et il y a une bataille dans les airs. Il revient. Et, à un autre endroit, c'est une bataille d'artillerie. Il n'arrive jamais à avancer. Et pendant ce temps là, nous mourrons.

François Bertrand : De la faim, la soif, la dysenterie, etc.

Francine Christophe : Le typhus.

François Bertrand : En plus, il y a des mitraillages. Nous, on a eu de la chance. Mon wagon n'a jamais rien eu. Mais les avions, surtout anglais, les Américains mitraillaient les wagons, en enfilade. On a eu beaucoup de morts.

Francine Christophe : Nous aussi. On a été pris pour un train de troupes.

François Bertrand : Surtout avec des wagons découverts, comme les nôtres.

Francine Christophe : Quand la machine s'emballe, à la fin, c'est quelque chose d'invraisemblable !

François Bertrand : Et alors, on calcule... C'est ce sur quoi je travaille en ce moment. Entre le mois d'avril, fin mars plutôt, et début mai, puisque le dernier convoi est arrivé à Theresienstadt en Tchécoslovaquie (plus long que le nôtre, puisqu'il a duré 27 jours celui-là), le 3 mai.

Marc Nadaux : 1945.

François Bertrand : 1945, chez les Russes. Libérés chez les Russes. Enfin, les Russes étant là. On pense... (nous sommes quelques chercheurs à travailler là-dessus) que c'est de l'ordre de 250.000. Environ 250.000 détenus, qui ont été baladés comme cela.

Marc Nadaux : A la vue des Allemands.

Francine Christophe : Mais toute l'Allemagne est au courant de ce qui ce passe !

François Bertrand : C'est important pour vous. Un détail aussi. Au dernier moment, où peut être les Allemands auraient pu considérer que... Nous, on avons eu de la chance parce que l'un d'entre les chefs SS a considéré qu'il valait mieux que l'on aille à Buchenwald, plutôt que d'être fusillés.

Cela, c'est notre chance. Moi, je suis atypique, parce que les deux fois où je suis arrivé en camp de concentration, ces deux fois m'ont sauvé la vie.

Marc Nadaux : Est-ce que vous pouvez nous expliquer quelles ont été, vis-à-vis de vous, les attitudes des Allemands ?

François Bertrand : Nous sommes condamnés à mort. Nous sommes enfermés dans la prison de Kassel. Les camarades d'une prison ont été fusillés. Entre-temps, parce qu’il y avait des ordres et des contre-ordres, chez les Allemands aussi, nous sommes envoyés dans un Arbeitslager, dans un autre endroit à dix kilomètres. Les gars de la Gestapo nous retrouvent et disent au chef de camp : "On veut un tel, un tel, un tel". Il répond : "Non, ce sont mes prisonniers". C'était aussi un peu la fin de la guerre et on peut penser que le type pensait à l'avenir quand même ! Et, à un moment donné (une discussion de marchands de tapis !), il a dit : "Écoutez, on est d'accord. J'ai un train qui part pour Buchenwald". Comme si on disait : "J'ai un train qui part pour Annecy". "J'ai un train qui part pour Buchenwald, je les mets dedans. Est-ce que vous êtes d'accord ?". Et les types se sont dit : "Après tout...". Et on est arrivé à Buchenwald, mon groupe, enfin ce qui restait du groupe grâce à cela. Et ensuite, on est arrivé à Dachau à l'extrême limite de nos forces, dans la faiblesse totale. Puisque de ce wagon...

Marc Nadaux : Du convoi d'évacuation.

François Bertrand : Puisque de ce wagon métallique (P.L.M. !), on ne peut pas descendre facilement cela... On n'est pas descendu des wagons, on s'est jeté dehors et on a rampé vers les flaques d'eau. Parce qu'on n’avait pas bu... Tous les gens qui vous baratinent sur les grèves de la faim, c'est du bidon. On peut parfaitement tenir. La grève de la soif, non. Boire est un impératif vital. Même quand on reçoit de la neige sur la figure...

Francine Christophe : La neige ne remplace pas l'eau. On a tous essayé de manger de la neige.

Marc Nadaux : Et ma première question. Vous êtes avec ce train, à traverser l'Allemagne. Vous voyez des Allemands.

François Bertrand : Un exemple pour vous, les jeunes, parce que c'est important. Et je ne fais pas cela par sentimentalisme. On descend à pied de Buchenwald, jusqu'à Weimar, pour arriver à la gare. On entre dans la ville. Avec des SS partout, qui nous accompagnent. Tout type qui tombe et qui n'est pas porté par ses camarades est abattu d'une balle dans la nuque. J'ai vécu cela ! Le type devant moi tombe. Dans un peu de confusion, car on ne marchait pas au pas cadencé. Le SS arrive et le flingue. Sur le trottoir, à 30 centimètres, une femme passe avec un landau (il y avait un enfant dans le landau) et une petite fille qu'elle tenait à la main. Elle ne lui a pas fait tourner la tête ! Et alors nous, nous avons vu cette différence extraordinaire. Sur tout le parcours allemand, les gens nous ont vomis. Ils nous considéraient comme... Oui, oui, ils faisaient comme...

Marc Nadaux : Ils vous considéraient comme des criminels.

François Bertrand : Oui, comme des voyous, des gens dangereux. Dès qu'on est arrivé en Tchécoslovaquie... Rendez-vous compte, à la fin de la guerre, les SS avaient encore la gâchette facile. Dans la gare de Pilsen, quand les Tchèques ont vu dans quel état on était...

Marc Nadaux : Dans les wagons découverts.

François Bertrand : Des femmes tchèques, ont attaqué les SS. Pas avec des armes, évidemment. Elles les ont bousculés. Les types ont rien dit. Pour nous apporter à boire et à manger. C'est une des rares fois où on a eu un peu, quelque chose. Et toutes les fois que l'on croisait un convoi de travailleurs tchèques, sur la voie à côté de la nôtre, ils nous envoyaient leurs sandwiches, enfin les vivres qu'ils avaient.

Marc Nadaux : Vous vouliez préciser quelque chose.

Francine Christophe : On parle beaucoup de fanatisme en ce moment. Et bien voilà exactement à quoi peut mener le fanatisme. Le peuple allemand était littéralement fanatisé. Comment voulez-vous qu'ils se conduisent comme ils se conduisent s'ils n’étaient pas fanatisés ? Le fanatisme mène toujours à la mort. Il y a un régime de terreur. En plus, il faut la terreur. Et cela dit, on amène les gens à faire ce que l'on veut. Quand on voit des photos de l'époque, on voit des jeunes gens de votre âge qui regardent Hitler...

Marc Nadaux : Les Hitlerjungend.

Francine Christophe : ... avec amour. C'est merveilleux. C'est un dieu vivant.

Marc Nadaux : Ils sont embrigadés.

Francine Christophe : Il faut bien comprendre que l'Allemagne sait ce qu’il se passe. Il y a des camps partout, il y en a plus de 1.500 en Allemagne.

François Bertrand : Les Allemands ne pouvaient pas dire "je ne savais pas. Je ne le voyais pas".

Francine Christophe : Exactement. Tous les camps, s'ils n'ont pas tous une chambre à gaz, ils ont tous un four crématoire. Il faut bien brûler les corps, il y en a tellement. Or ces fours ont des cheminées, hautes comme des cheminées d'usine. On voit la fumée des flammes à des kilomètres. Et on sent...

François Bertrand : Ah, on le sent !

Francine Christophe : ... dans les villages des alentours l'odeur de chair brûlée ! Donc les gens qui habitent à côté, ils sentent. D'autre part, ils nous voient passer en Kommandos de travail. Ils voient ces pauvres choses que nous sommes, battues et gardées par des chiens. Les jeunes Allemands sont à l'armée, évidemment, sur tous les fronts. Donc pour nous faire travailler dans les usines, dans les Kommandos de travail, on a des contremaîtres civils. Ces contremaîtres civils, de bons pères de famille.

François Bertrand : En dehors de l'usine !

Francine Christophe : Il n'y en a jamais un qui aura idée de sortir un sandwich de sa poche et, en cachette, de le tendre à un déporté. Non. Personne ne l'aurait vu. Il est fanatisé et il a peur. Lui aussi estime que nous sommes des choses, des bêtes.

Et là, je vais vous lire quelque chose, parce que je crois qu'il faut que vous sachiez cela aussi. Il y aura dans tous les camps des expériences pseudo-médicales qui seront faites sur des déportés.

1re lettre : 

"Monsieur le directeur,

En vue d'expérimenter un soporifique, vous serait-il possible que mettre à notre disposition quelques femmes et à quelles conditions ? Toutes les formalités concernant le transfert de ces femmes seront faites par nous".

2e lettre : 

"Nous accusons réception de votre lettre. Concernant le prix de 200 Marks, exagéré, nous offrons 170 Marks par sujet. Nous aurions besoin de 150 femmes".

3e lettre : 

"Monsieur le directeur,

D'accord pour le prix convenu. Veuillez donc faire préparer un lot de 150 femmes, saines, que nous enverrons chercher très prochainement".

4e lettre : 

"Monsieur le directeur,

Nous sommes en possession du lot de 150 femmes. Votre choix est satisfaisant, quoique les sujets soient très fatigués et affaiblis. Nous vous tiendrons au courant des résultats des expériences".

5e lettre : 

"Monsieur le directeur,

Les expériences n'ont pas été concluantes. Les sujets sont morts. Nous vous écrirons très prochainement pour vous demander de préparer un autre lot".

Voilà.

François Bertrand : Ceci étant, parce que l'on ne peut pas rester sur cette note abominable. Nous sommes en 2004. Il faut que vous sachiez que le monument le plus visité en Allemagne est le mémorial de Dachau et que sur le million de visiteurs, il y a 700.000 jeunes étudiants à peu près de votre âge, des scolaires, qui viennent et qui veulent savoir. Évidemment qu'ils ne savent pas. Puisque leurs parents, ou ils n'ont rien fait de mal "en fermant leurs gueules serrant les fesses" (il n'y a pas d'autres mots), pour survivre, ou ils ont fait mal et ne vont pas dire à leurs petits-fils : "Voilà ce que j'ai fait pendant la guerre". Si vous voyez ce film, "La Petite Prairie aux Bouleaux", il y a un garçon dont le grand-père était un officier SS. Et il vient là pour se rendre compte de ce que l'on dit. Est-ce vrai ce que l'on dit que son grand-père a été capable de faire cela ?

Ceci étant, pour reprendre la formule du président Vincent Auriol, qui est bonne, "nous sommes d'accord pour oublier, à condition qu'ils se souviennent". Dans la mesure où existe ce souvenir, où les Allemands reconnaissent un certain fait historique qui s'est passé entre 1935 et 1945, à partir de ce moment-là, c'est notre devoir, à nous, de vous dire qu'il faut faire l'Europe. C'est absolument certain. J'ai considéré que c'était tellement important que j'ai envoyé mes fils en Allemagne pendant toutes leurs vacances pour qu'au moins ils parlent allemand et qu'ils puissent s'exprimer et avoir des rapports facilités avec des Allemands. Parce que c'est très, très important. On n'oublie pas. On ne peut pas effacer le crime. On peut l'atténuer, mais on ne peut l'effacer. On peut l'atténuer, c'est sûr, et il faut se rappeler, mais non se rappeler par vengeance. D'ailleurs vous ne rencontrerez probablement jamais sur votre route une personne, qui a été déportée et qui crie vengeance à l'égard des Allemands. Je ne crois pas.

Francine Christophe : Je suis d'accord avec François. Mes enfants avaient fait de l'anglais et nous avons fait des échanges linguistiques avec des Anglais. Ensuite ils ont fait de l'allemand et nous avons fait des échanges avec des Allemands. Et j'ai été très heureuse de recevoir des jeunes Allemands. Il m'arrive de témoigner dans des écoles internationales, je demande toujours s'il y a des jeunes Allemands. Lorsqu'ils lèvent la main, je dis aux autres : "Aidez-les et aimez-les". Moi, je suis grand-mère. J'ai des rapports particuliers avec mes petits-enfants et je m'imagine un jeune Allemand, qui a eu des rapports particuliers comme cela avec son grand-père ou sa grand-mère. Et un jour, il découvre que c'était un bourreau, un gardien de camp. C'est absolument épouvantable à porter, ce poids. Et c'est pour cela que j'aime les jeunes Allemands. Je suis même allée témoigner, comme pour vous, dans plusieurs villes et, entre autres, au lycée de Bergen, cette ville à côté de mon camp de Bergen Belsen. Et ensuite, je les ai emmenés sur le site du camp. Pour ces jeunes Allemands, le poids est lourd à porter pour eux, c'est terriblement lourd. Ils sont formidables et vraiment, comme le dit François, il faut les aider à créer l'Europe.

Quant à pardonner, non. Le pardon, non ! Je ne pardonne pas et je vais vous expliquez pourquoi. N'auraient-ils brûlé qu'un bébé... Quand les bébés arrivaient à Auschwitz, quand les chambres à gaz et les fours crématoires étaient trop pleins, on chargeait des camions de bébés, qu'on jetait directement dans des fosses d'incinération. N'auraient-ils brûlé qu'un bébé, je ne pourrais pardonner ! D'autre part, on a fait énormément de procès à l'égard des anciens nazis, et chaque fois des procès en bonne et due forme, jamais, que cela soit à des niveaux très hauts, comme Eichmann ou beaucoup plus bas, comme Barbie ou même comme des nazis français, comme Paul Touvier. Jamais un ancien nazi n'a dit : "Je demande pardon". Jamais ! S'il y en a parmi vous qui sont catholiques, vous savez que pour obtenir le pardon, vous devez le demander. Jamais, ils n'ont demandé pardon pour ce qu'ils avaient fait. Au contraire. "J'ai obéi aux ordres", "Je ne pouvais pas faire autrement", "Je ne suis pas allé aussi loin que j'aurais voulu", et toujours des phrases comme cela. De quel droit, est-ce que je pardonnerais à des gens qui ne demandent pas le pardon à la place de ceux qui sont morts ? S'il y a des gens qui peuvent donner le pardon, c'est ceux qui sont morts. Si l`on croit à la vie après la mort, ce sont eux qui le feront. Donc pas de pardon.

Mais cela dit, l'Allemagne actuelle est mon amie. J'ai des amis Allemands et comme le dit François, l'Europe. Par pitié, l'Europe ! Battez-vous contre le fanatisme. Il n'y a rien de plus abominable que le fanatisme.


© Anovi - F. Bertrand - Éditions Art Cool, 2003-2006