Perpétuer la mémoire...
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"Journée-mémoire" Francine Christophe et François Bertrand témoignent LE RETOUR EN FRANCE
François Bertrand : 33 kg. J'étais un peu fort quand j'avais votre âge, comme certains d'entre vous, j'étais plutôt vers 75 kg. Marc Nadaux : C'est un poids respectable ! François Bertrand : Oui, un peu. Pour ma taille, 1 mètre 71, j'étais un peu fort. Marc Nadaux : Les médecins américains vous prennent en charge. François Bertrand : Les dates sont très importantes. Nous arrivons le 28 avril. Nous sommes libérés, mais dans le cirage, le 29 avril. Et l'hôpital américain de campagne, qui est créé par l'armée américaine, ouvre dans les premiers jours de mai. Je rentre dans ces premiers jours. Le diagnostic : je suis atteint de typhus, de typhus exanthématique, et non la typhoïde. Et donc pratiquement, on en crève. Et donc, personne ne peut le soigner. Les Américains ont peut être de défauts, des limites, etc... Mais... Marc Nadaux : Ils mettent en place une infrastructure... François Bertrand : Ils avaient une trouille terrible, qu'il y ait une épidémie de typhus qui dévaste tout, y compris leur armée... Francine Christophe : Et cela a failli. Les armées anglaises à Bergen Belsen ont commencé à être malades. François Bertrand : Oui. Ils ont fait venir du Moyen-Orient de médecins officiers spécialisés, dont le capitaine André qui m'a sauvé. Marc Nadaux : C'est une maladie des pays exotiques ? François Bertrand : C'est une maladie de la saleté. Francine Christophe : Elle est transmise par les poux, des gros poux de corps. François Bertrand : Quand vous faites normalement 70 kg, quand vous arrivez à 33 kg... On sait à peu près quelle est la limite. C'est autour de 30, 33 kg que la personne meurt. Il n'y a plus de chandelle, il n'y a plus de cire, il n'y a plus de mèche. Il n'y a plus rien. On est descendu des wagons... Marc Nadaux : En venant de Buchenwald et en arrivant à Dachau. François Bertrand : Déjà, c'est miraculeux que l'on soit arrivé là, que l'on se traîne jusqu'au camp. Le 29 avril, dans l'après-midi, libéré, on entendait des explosions de joie extraordinaires. Marc Nadaux : Vous étiez pratiquement totalement inconscient, à ce moment. François Bertrand : Pratiquement. C'est après que l'on a su, c'est tout. Avec cette maladie là, on est dans le cirage pendant des jours et des jours. Marc Nadaux : Vous vous réveillez. François Bertrand : Je suis là, probablement pour témoigner. Je ne sais pas si je l'ai mérité. Mais, ces jours-là, il a été décidé que je devais être là aujourd'hui parmi vous pour vous parler de cela, pour que cela jamais ne se reproduise. C'est cela qui est important. Et surtout aussi, que vous sachiez que ce n'est pas par hasard que l'on a fait cela. C'est par devoir. C'est pour cela que l'on parle de devoir de mémoire. Je vois bien qu'un certain nombre d'historiens n'aiment pas le mot devoir, ils préféreraient "travail". Mais, ce n'est pas du tout la même chose. A mon avis, quand nous disons "devoir de mémoire", cela veut dire que nous, qui sommes revenus (parce que nous sommes revenus 33 Français de ce convoi, on n'est plus que 19), nous considérons que c'est notre devoir de parler. Et comme on a échoué avec les grandes personnes, on considère qu'avec vous on a peut être une chance d'être écouté. Et que probablement, vous retireriez quelques leçons de cela, de cette chose là. Marc Nadaux : Vous êtes soigné, vous vous réveillez. François Bertrand : On se réveille. Avec le typhus, on voit en couleurs. Et puis, je me baladais la nuit. Alors on me remettait dans le lit. Francine Christophe : Parfois, on perd l'ouïe et la vue. François Bertrand : Comme on ne pouvait pas nous nourrir, on procédait par transfusion, du goutte à goutte. La nature et ma destinée ont voulu que je vive. Marc Nadaux : Il fallait, je crois, que vous repreniez du poids à raison de 500 g par semaine. François Bertrand : Ensuite, quand on est à peu près sauvé, les Américains considèrent qu'ils ont fait leur devoir et nous confient a l'armée française, la premère Armée française. Et nous allons sur les bords du lac de Constance. Les Français ont évacué un hôpital psychiatrique, qui était impeccable, propre, pour nous mettre là. Marc Nadaux : A ce moment, vous êtes conscient. François Bertrand : Oui, on est conscient. Et, on est ramené dans des ambulances, à 800 kilomètres de là, vers le lac de Constance. C'était très pénible pour nous, car ces ambulances avaient fait la campagne d'Italie et elles sentaient un peu l'essence. Mais enfin, on arrive là et on a été magnifiquement soutenu par les infirmières et les médecins français. Alors, souvent on me pose la question : "Mais, quel est votre souvenir le plus extraordinaire ?". Je puis vous parler d'un souvenir particulier. J'arrive là et les infirmières nous lavent complètement, pour qu'on soit impeccablement propre. Puis nous mettent dans un lit propre, avec des draps propres et ils nous font dormir. Et le lendemain, ils nous demandent ce que l'on veut manger. J'ai demandé une purée, une purée faite avec des pomme e terre, du lait et du vrai beurre. Je sens encore la purée que j'ai mangée ce jour, que l'on m'a fait manger à la cuillère. Pour tout cela, je pense qu'il y a quelques part un chef d’orchestre. Pour que je vous parle de cela aujourd'hui, mon amie parle de ce qu'elle a vécu. C'est tout à fait complémentaire. Marc Nadaux : Vous aussi, Madame Christophe, vous êtes emmenée dans un train de votre camp de Bergen Belsen. Francine Christophe : Quelques jours avant que le camp ne soit libéré, nous entendions le canon qui approchait. Les avions américains passaient au-dessus. Le canon qui approche, ce sont des canons anglais, puisque le camp sera libéré par les Anglais. Il y a des conditions dans le camp qui sont absolument invivables, puisqu'il va être rempli de tout ce qu'on aura vidé des autres camps. Si un jour, vous avez des photos à leur montrer. C'est là où il y a tellement, tellement de morts qu'on les entasse sur la place d'appel. On ne fera plus d'appel. On est obligé de les transporter en bulldozer, de creuser des charniers. Si un jour, vous leur montrez ces images... Marc Nadaux : Ils ont déjà vu ces images, Madame. Francine Christophe : Et alors... Et nous aurons même à Bergen-Belsen (il faut le dire) on croit 200 cas d'anthropophagie. François Bertrand : (François Bertrand se tourne vers les élèves) Vous pigez ce qu'on vous dit là : anthropophagie. Cela, c'est un truc que personne n'aborde. C'est dur, cela. Francine Christophe : Non, mais, depuis quelques temps, je le dis quand même, parce que... Marc Nadaux : On y reviendra peut être. Poursuivez Madame. Francine Christophe : Oui. Mais je ne donne pas de détails. Je le dis quand même, puisque cela a existé... On en est arrivé là. Alors, moi, on me met dans un train. Moi, je suis donc, pendant que le camp est libéré par les Anglais, libérée en rase campagne par les troupes russes. Nous avons le typhus, comme on vous l'a dit. Et par chance, une chance incroyable (là aussi, la chance !) moi, je ne l'ai pas. Ma mère l'a. Elle sera transportée à l'hôpital militaire russe. Donc je ne la reverrai pas pendant deux mois. Elle deviendra folle, car le typhus... François Bertrand : C'est hallucinatoire. Francine Christophe : C'est cela. Cela restera, même quand on la ramènera en France, elle restera folle pendant bien encore un mois, un mois et demi. Vraiment folle. Elle le vivait... Elle avait l'impression qu'un double la suivait. Un jour, il a voulu passer par la fenêtre, alors elle l'a suivie... Enfin. Les Russes nous avaient expliqué qu'il ne fallait surtout pas la mettre dans un asile de fous, parce que cela aurait aggravé son cas. En France évidemment, les gens n'y croyaient pas, évidemment. Même les médecins n'avaient jamais vu cette maladie. Notre retour... Marc Nadaux : Les soldats russes vous prennent en charge. Francine Christophe : Quand je suis libérée, la guerre n'est pas encore terminée. Il y aura encore des batailles, jusqu'au 8 mai. Et les troupes russes remonteront encore là. Et ce n'est pas toujours facile. Les Russes n'ont pas toujours quelque chose à nous donner à manger. Enfin, ils sont gentils. Ils font ce qu'ils peuvent. Marc Nadaux : Ils ne disposent pas de la même logistique les Américains. Francine Christophe : Non, bien sûr. Marc Nadaux : Chose extraordinaire, vous retrouvez votre père. Francine Christophe : Oui, mais moi... J'ai intitulé mon livre "Une petite Fille privilégiée", et on a cru quelquefois que c'était ironique. Non, ça ne l'est pas. Ça ne l'est pas. J'étais vraiment privilégiée. Parce qu'une enfant juive ne devait pas garder la vie. Une enfant juive vivante, cela n'est pas normal. François Bertrand : Vous étiez un témoin de plus. Francine Christophe : Ils étaient tués dès l'arrivée. Marc Nadaux : Le fait d'être auprès de votre mère également. Francine Christophe : Je vais vous raconter une histoire extraordinaire. Ma première histoire d'amour, je l'ai eue en France, dans le camp d'internement de Drancy. A Drancy où, pour la propagande là aussi, les Allemands avaient installé une petite synagogue pour les gens pieux, une petite salle des fêtes, en faisant entrer un piano. Enfin vous voyez, pour faire croire que Drancy était un camp formidable et que l'on nous emmenait en Allemagne pour nous regrouper. Une sorte de colonie de vacances. Enfin, qu'à Drancy c'était très beau. Il y avait beaucoup de musiciens à Drancy, donc on a installé un orchestre. Il y avait les danseurs, les chefs de chœur, des tas de gens comme cela. Et une très grande danseuse, très connue à l'époque, avait monté une espèce de ballet avec les enfants. Et j'avais été mise en couple avec un garçon, qui s'appelait Guy. Et nous sommes tombés amoureux l'un de l'autre, nous nous regardions dans les yeux l'un de l'autre, nous nous tenions par la main, nous nous disions des grands "Je t'aime". Enfin, vous voyez, comme c'est extraordinaire que dans un camp deux enfants puissent tomber amoureux l'un de l'autre. Et puis, un jour, Guy est parti. Je n'en ai plus entendu parler. Et, on se disait toujours : "On se retrouvera après". Au camp de Bergen Belsen, sont arrivées les femmes venant d'Auschwitz, évacuées, comme je vous le disais, à la fin. Le camp de Bergen Belsen, qui est plus au centre, au nord de l'Allemagne, est donc plus loin des combats. Et ces femmes, arrivant un jour, nous leur posons des questions. C'est parfaitement incroyable, elles sont pires que nous : plus blessées, plus sales, maigres. C’est épouvantable. Alors nous leur demandons d'où elles viennent. Elles nous répondent : "Auschwitz". Et, c'est là, en janvier 1945, que j'apprends qu'il existe des camps d'extermination. Alors nous posons des questions à îles qui sont françaises. Et, à tous les noms que nous lançons, à chaque fois, elles crient chaque fois : "Mort ! Mort ! Mort !". Et moi, je me dis que peut être quelqu'un a connu Guy. Je vais demander, je m'approche : "Et Guy ?". "En fumée !". Et, c'est comme ça que j'apprends en janvier 1945 que Guy a donc été tué et brûlé. Et que tous les enfants sont systématiquement tués jusqu'à l'âge de quatorze ans. Donc, si je suis une petite fille privilégiée, c'est parce que je suis en vie (un enfant ne devait pas en revenir vivant) et mon autre privilège, c'est que j'ai retrouvé mes deux parents, après des aventures que je n'ai pas le temps de vous raconter. J'ai retrouvé mes deux parents. Or, si un enfant juif était caché en France par des non juifs (et il y en a eut énormément qui se sont dévoués d'une façon étonnante), un enfant juif caché ne retrouvait pas ses parents. Vous allez voir cela tout à l'heure. Ou quand il en retrouvait c'était un seul. Moi, je suis vivante et je retrouve mes parents. Je suis revenu dans un train sanitaire avec ma mère. Parce que ma mère était intransportable, elle était grabataire à ce moment là. En vérité, je n'avais pas droit au train sanitaire, mais on s'est arrangé avec les officiers américains pour qu'on ne soit pas séparé de maman. Je suis donc rentrée dans ce train sanitaire jusqu'à Paris. Donc le retour n'a pas été simple. Ni la remise en route. Cela c'est certain. Quand on est arrivé à l'hôtel Lutétia, qui était le lieu de rassemblement de tous les déportés qui revenaient en France, ma mère avait son crâne rasé (évidemment, toutes les femmes avaient le crâne rasé, comme les hommes) maigre, ayant sur le dos simplement une chemise militaire de mon père. Le médecin entre dans la chambre, la voit sur le lit, lui tapote la joue et lui dit : "T'en fais pas, mon petit garçon, on te sauvera". Et mon père lui dit : "Docteur, ce petit garçon, c'est ma femme". Voyez dans quel état elle était. Alors nous sommes rentrés, nous n'avions plus rien : Plus de métier, plus d'appartement, plus de meubles, à cause des accapareurs... Puisque les appartements juifs sont systématiquement vidés. Dès qu'on arrêtait les gens, on envoyait des camions et tout ce que nous avions partait en Allemagne. Marc Nadaux : Les biens vendus, les logements étaient attribués à d'autres. Francine Christophe : Voilà. Et les Français de Vichy aussi... François Bertrand : Et ceux qui piquaient dans ces appartements sans vergogne… Francine Christophe : Bien sûr. Rien n'a été simple. Moi, je dois rentrer impérativement en sixième, puisque je vais avoir douze ans. Mais, à l'époque, il fallait passer un examen d'entrée en sixième. Un examen qu'aucun d'entre vous n'aurait eu, puisque avec cinq fautes d'orthographe, on était recalé. François Bertrand : Un ou deux, peut être, quand même. Francine Christophe : Oh, vous êtes très gentil. Non, moi je pense que non. Alors, je suis recalée à cet examen d'entrée, non pas pour l'orthographe, car, j'étais bonne, mais pour les maths ! Alors, je ne peux pas faire de sixième, mais ma directrice, adorable (celle qui m'avait prise dans ses bras) m'a dit : "Tu vas venir dans mon école. On va te faire faire une espèce de sixième de rattrapage. Tu te débrouilleras et tu entreras en cinquième". C'est ce qui va se passer. J'entrerai en cinquième. Mais j'aurai tout de même une scolarité très perturbée. Il y en a dans mon groupe qui ne l'ont pas eue. C'est extraordinaire. Je dois vous dire, pour vous donner une vie morale, que dans mon groupe de rescapés, c'est à dire des enfants, ce petit groupe de 80 gosses qui sortent de Bergen Belsen, nous avons un polytechnicien, trois agrégés de maths, deux agrégés d'allemand, une prof de prépa... Et puis des gens qui n'ont rien fait, comme moi ! Marc Nadaux : Mais, dans l'école, une petite fille, cela joue, cela s'amuse ! Francine Christophe : Alors, ce qui va me rendre à peu près normale, c'est très curieux... Au départ, j'ai évidemment eu un peu de difficulté à me fondre dans le groupe de mes camarades, mes camarades qui sont chaleureux, qui ont été tellement gentils avec moi. Certains m'on dit : "Tu sais, on a prié pour toi, on t'a demandé, on t'espérait". C'était formidable. Mais mes camarades, elles font des blagues, des blagues aussi idiotes que les vôtres ! Mais moi, je ne les comprenais pas ces blagues idiotes, parce que j'avais vieilli prématurément. Alors je riais pour que l'on ne me juge pas différente. Mais je n'arrivais pas vraiment à retrouver mon état d'esprit de jeune. Il aura fallu que j'attende. Quand je voyais des jeunes, une personne qui pleurait... François Bertrand : Oui, c'est cela ! Francine Christophe : …une personne de leur famille. Je me disais : "Mais comment peut-on pleurer pour un mort ? Moi, j'ai vécu au milieu des morts !". Marc Nadaux : Cela vous a rendu plus dure. Francine Christophe : Voilà, c'est cela. Il aura fallu que j'attende des années, l'âge de dix-huit ans. J'avais une grand-mère (c'est peut-être pour cela que je m'entends si bien avec mes petits-enfants) que j'adorais. Je m'entendais très bien avec elle, c'était ma confidente. Et quand j'ai dix-huit ans, elle va mourir. Et je vais pleurer. Et c'est à ce moment là, je pleure pour un mort moi aussi, donc je redeviens normale. Et puis, ma grand-mère morte, elle était belle, car elle avait un visage reposé. Moi, j'étais habituée à voir des visages torturés, abominables. C'est tout de même cette mort de ma grand-mère qui va faire que, enfin, face à la mort, je vais comprendre la vie. Et tout redeviendra possible après. Alors je suis une femme (je crois) normale, j'ai un mari. Je l'aime. J'ai deux gosses. J'ai quatre petits-enfants qui sont évidemment plus beaux que vous ! Marc Nadaux : François Bertrand, on pourrait peut-être terminer avec cette question, vous avez connu vous cette libération ? François Bertrand : Cette libération ? Marc Nadaux : Cet événement qui vous a aidé à tenir. François Bertrand : Non, je crois qu'on peut forger de l'optimisme, mais il y a des gens qui sont nés optimistes. Marc Nadaux : Qui croient en l'avenir ? François Bertrand : Qui croient en l'avenir. Je suis rentré. Je n'ai pas eu de grandes difficultés à rentrer. Francine Christophe : Vous aviez quel âge ? François Bertrand : En 1945, j'avais 26 ans. Marc Nadaux : C'est le moment d'entrer dans la vie professionnelle. François Bertrand : Et je n'avais rien fait. Enfin, j'avais commencé des études de philosophie, mais enfin. Pour que vous vous rendiez compte un peu. Ma génération et moi. Mon père et moi. Mon père entre au service militaire en 1911, pour trois ans. En 1914, on lui dit : "C'est la guerre !". Bien. C'est l'armistice en novembre 1918, mais, contrairement à ce que l'on pense, mon beau-père et mon père n'ont été libérés qu'au courant de l'année 1919. Marc Nadaux : Démobilisés, donc rendus à la vie civile. François Bertrand : Oui, c'est le retour à la vie civile. Mais moi-même, j'ai commencé en 1939, et j'ai fini, pratiquement, je n'ai pu reprendre qu'en 1946. Car, quand je suis arrivé, je pesais un peu plus que 33 kg. Beaucoup d'hommes et de femmes qui revenaient de déportation ont mangé trop, trop vite. Francine Christophe : Bien sûr ! On ne savait pas. François Bertrand : Sur la question de cette perte de poids. J’avais perdu plus de deux fois mon poids. Je ne sais pas si vous vous rendez compte ! Les médecins étaient paumés. On n'avait pas d'expérience là-dessus. Alors, cela, c'est une question de volonté. Je n’ai pas inventé un régime. Cinq petits repas par jour. Avec ma mère toutes les trois heures, toutes les quatre heures à peu près, je mangeais même la nuit. Marc Nadaux : A force de volonté et au bout de quelques mois, vous avez retrouvé votre condition. François Bertrand : Oui, mais 500 g par semaine seulement, cela fait 2 kg par mois. Alors du mois de mai, mon retour en France en juin, au bout de six mois, je pesais 55 kg. Et à ce moment là, au début de l'année 1946, j'ai dû continuer mes études. Mais j'étais très optimiste. Francine Christophe : On faisait peur ! François Bertrand : Oui, excusez-moi, mais on faisait peur ! Marc Nadaux : Pourtant, dans les journaux, on a beaucoup parlé des déportés et on a beaucoup fait parler les déportés. François Bertrand : Oui, on en a beaucoup parlé. Mais à part le milieu familial le plus proche, le père, la mère, les grands-parents, les frères et les sueurs... Marc Nadaux : ... qui étaient plus réceptifs à ce discours. François Bertrand : Oui, absolument. Parce qu’on est un peu la chair de leur chair ! ... Et puis quelques amis, les amis de nos parents, et jus amis personnels très intimes... Les gens disaient également : "Nous aussi, on a beaucoup souffert". A Tours, mon beau-père n'a pas fait de marché noir mais, pas uniquement lui, mais aussi ses ouvriers, ont pu manger pendant toute la guerre. Ils monnayaient, ils vendaient des paires de chaussures à des paysans en échange de nourriture. Ça, ce n'est pas du marché noir. Marc Nadaux : Cette quasi-indifférence ne vous a pas aidé à retrouver... à faire un travail sur vous-même et cette expérience de la déportation. François Bertrand : Non, j'ai trouvé que les Français étaient indifférents. Je pense (très sérieusement !) que les Français n'ont rien fait entre 1939 et 1945. Oui, je porte un jugement là, ni en bien ni en mal. En mal, 50.000 miliciens sur 45 millions. J'ai une statistique. C'est affreux les statistiques ! J'ai été très étonné quand je parlais avec des copains. Les gars ont fait un peu de résistance à Paris. Puis, au mois de septembre, au mois de novembre, ils sont retournés à la Sorbonne et ont continué leurs études, comme si... A cette époque là, pendant l'automne 1944, un tiers de la France n'était pas libéré et cela n'a pas été du gâteau de libérer l'Alsace ! Il restait un million de prisonniers de guerre, 700.000 à 750.000 types du S.T.O., qui n'avaient pas demandé d'aller travailler en Allemagne ! Il faut être franc. C'était une obligation qui les a pris dans leur jeunesse. Et puis 76.000 déportés raciaux, 86.000 déportés politiques. Il y avait deux millions de Français qui attendaient qu'ont les libère. On attendait que la France nous libère ! Alors, moi, comme un imbécile, quand j'ai écrit mon bouquin, j'ai demandé au ministère de la Guerre combien de Français s'étaient déclarés, en octobre 1944, volontaires pour entrer dans l'armée française. A ce moment là, il y avait 800.000 hommes qui étaient dans les limites de la loi pour entrer dans... Il y a 175.000 Français qui ont été volontaires. Donc, je calcule que 625.000 Français ont estimé que les autres... Les autres... Je ne veux pas être brutal. Ce ne sont pas uniquement des Anglais qui avaient un intérêt, il y avait aussi des Américains, des Néo-Zélandais, des Canadiens. Les troupes coloniales, dites "coloniales", elles n'avaient pas particulièrement demandé à libérer la France, à libérer l'Europe. En fait, l'effort important, il a été fait (il faut le dire, que cela plaise ou que cela ne plaise pas !) par des Américains et des Russes, pour des raison tout à fait différentes. Mais, on a été libéré par la conjonction de cet effort, et même la compétition qui s’est engagée entre les deux grands alliés. Francine Christophe : Et les Anglais. Il y avait les Anglais ! François Bertrand : Oui, mais les Anglais... Ils étaient tout à fait dans le coup eux, mais par ce qu'ils avaient reçu sur la gueule ! Mais, cela c'est autre chose. Ils ont eu beaucoup de pertes et ils ont remarquablement agi. Francine Christophe : Ces Anglais, c'est une force ! François Bertrand : Mais, il faut bien le dire, ce sont les Américains et les Russes, pour des raisons tout à fait différentes, qui ont fait l'effort qui fait que l'on parle aujourd'hui devant vous ! C'est Patton et Joukov, dare-dare, en anticipant les ordres d'Eisenhower... Car, ça c'est invraisemblable. Il aurait pu libérer le camp de Buchenwald beaucoup plus tôt, mais on l'a arrêté parce qu'il y avait une grande offensive qui était prévue le 10 avril. Et Patton a été obligé d'attendre. Et, de l'autre côté, Joukov a été obligé d'attendre. Parce qu'il y avait Yalta. Et Yalta avait précisé quels étaient les territoires, s'ils étaient libéré, seraient attribués à l’un ou à l’autre... Et nous, on a eu un pot terrible, c'est que l'on a passé le Danube à Ntassau. Si 'on avait été libérés par les Russes, on ne serait pas rentrés aussi tôt. Je ne dis pas qu'on n’aurait pas été soignés aussi bien, mais pas rentrés aussi tôt. Marc Nadaux : Monsieur Bertrand, je reviens à vos paroles précédentes, puisqu'on est un peu sorti du cadre du témoignage. Votre vie professionnelle, cela vous a aidé à vous remettre. François Bertrand : Évidemment. A condition d'en survivre! A condition de survivre, l'expérience humaine est extraordinaire ! On a une lucidité sur les hommes et sur les femmes, et sur les faits, sur les faits de la vie, formidable ! Marc Nadaux : Une richesse humaine ! François Bertrand : Une richesse humaine, évidemment ! Je dirais : richesse des valeurs ! Parce que je pense que vous en êtes conscients. On n'a pas fait cela pour se faire plaisir, on a fait cela parce qu'il était nécessaire de le faire. Nécessaire de le faire ! Je souhaite de tout cœur que vous n'ayez pas à prendre cette décision et qu’on reste en état de paix. Mais, il y a une chose dans tous les cas sur laquelle, je pense, vous devez faire attention, c'est que la bête n'est pas morte ! Francine Christophe : Non ! François Bertrand : Et je dis toujours d'une façon un peu brutale à mes auditoires jeunes, après leur avoir parlé : Vous êtes des petits salauds ! Vous êtes des petits salauds si, étant inscrits maintenant automatiquement sur les listes électorales, vous ne votez pas le jour de vos dix-huit ans. Vous êtes des salauds. Parce qu'à ce moment là, je me demande pourquoi mes camarades sont morts ! Alors que c'était pour vous. Vous ne méritez pas d'être libres, c'est un état de fait que vous avez reçu de vos parents. Il faut que cette liberté vous puissiez la contrôler et cela c'est très, très important. Quand même ! 20 % des jeunes de dix-huit ans votent, et 80 % ne votent pas. Quelque chose comme cela. Francine Christophe : On ne vous dit pas assez que, dans le monde entier, il y a de gens qui sont emprisonnés parce qu'ils ont demandé le droit de vote dans leur pays. Quand on a le droit de voter, on a aussi le devoir de voter. C'est tellement important. François Bertrand : D'ailleurs il n'y a pas de droit sans devoir. Marc Nadaux : Madame Christophe, une dernière parole. Francine Christophe : Oui, une dernière parole, je voudrais vous dire... Tout à fait à la fin, à Bergen-Belsen, quand c'était devenu vraiment un mouroir, un dépotoir, une décharge publique, mais au lieu qu'il y ait des poubelles, il y avait des corps... C'était vraiment la plus monstrueuse des épreuves. Alors là, je vais vous faire quand même une petite leçon de morale, vous me pardonnerez tous, mais moi je la fais, cette leçon de morale. Je voudrais dire que vous êtes des adolescents et il y en a peut être parmi vous déjà qui ont eu des épreuves. On sait malheureusement que pendant l'adolescence, on n'est pas préservé des épreuves. Les épreuves que vous avez eues ont quelquefois été dures, c'est possible. Pas aussi dures que les nôtres, évidemment. Mais, nous avons eu aussi nos propres épreuves, nous aussi, après la guerre, ce fut quelquefois aussi très dur, pour l'un comme pour l'autre. Il faut bien que vous compreniez, vous devez vous dire, lorsque vous avez une épreuve, ce que nous disions, nous, à un camarade que nous entendions : "tu dois tenir !". Si vous tenez dans cette épreuve, vous aurez davantage de force pour l'épreuve qui viendra ensuite. Car il en viendra une autre, c'est la vie. La vie n'est faite que d'épreuves, les unes près les autres. Il faudra tenir à chaque fois. Mais quand on a tenu et que l'on arrive au bout de la vie, comme François et moi, je peux vous dire que cela vaut la peine ! La vie, c'est beau. Il faut absolument que vous pensiez à cela. La vie, c'est beau ! C'est précieux ! C'est merveilleux la vie ! Ne donnez jamais la mort et pensez bien, pensez bien que c'est beau la vie. Quand vous ouvrez la fenêtre le matin, vous voyez le ciel. Mais c'est merveilleux le ciel, quelle que soit sa couleur. Vivez, avec le bon moral que nous avons toujours essayé de passer à celui qui allait lâcher. Tenir. Souvenez-vous. |
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