Perpétuer la mémoire...



Incursion du "Témoignage de la Mémoire" 
en Dordogne et en Aquitaine 
(septembre 2002)

Par François Bertrand



I. Le film "Être et Avoir", l'émission présentée le 1er octobre 2002 sur France 3 en soirée sous le titre "Madame le Principale" et celle présentée le 2 octobre 2002 en soirée également sur France 3 sous le titre "Illettrisme" : "le courage d'apprendre" redonnent aux enseignants de tous niveaux de l'Éducation Nationale un visage, une carrure, une voix qui confortent tous ceux et toutes celles qui pensent que la mission d'enseignement et d'éducation qui leur est confiée est indispensable. Quand celle-ci est accomplie avec courage et avec cœur, elle mérite nos sentiments de vive compréhension et de sincère reconnaissance.

II. Dans le cadre de la mission confiée à la "Commission du Témoignage" de l'Association des Écrivains Combattants (A.E.C.), un groupe de sociétaires a décidé d'intensifier son travail auprès des scolaires en témoignant de leurs expériences personnelles, de ce qu'ils ont eux-même vu, vécu, fait, souffert durant la période de 1939 à 1945 et durant les guerres d'Indochine et d'Algérie. Il ne s'agit nullement de vouloir suppléer, corriger, encore moins contrecarrer l'enseignement qui est donné par les maître (professeurs des écoles) du primaire et les professeurs d'Histoire et de Géographie dans les collèges et les Lycées. Il s'agit, en symbiose avec eux, de témoigner simplement en parlant avec modestie, à la première personne : illustrer ce qu'un "détail de l'Histoire" peut contenir de vitalité et d'humanité, au delà du monstrueux et de la désespérance.

III. Il ne sert à rien de déclarer que l'homme, non seulement peut être, mais est méchant ; il est impératif de souligner par des faits vécus ce que ce même homme peut être capable de générosité, d'abnégation, de sacrifice. Je peux témoigner qu'en camp de concentration j'ai vécu l'ignominie, à savoir ce que certains déportés (même politiques), faisaient subir à d'autres détenus ; mais également ce que l'union, la fidélité, la saine complicité d'hommes "bons" pouvaient permettre à certains de "vivre" et même de "survivre". Le vieil adage "L'union fait la force", a permis à certains détenus de mon convoi Buchenwald-Dachau, de "naître à nouveau" et ainsi, après quelques années de vie normale de se sentir investis d'une mission de vérité, de lucidité et de confiance à l'égard d'êtres jeunes. Ceux-ci ont le droit de savoir et le devoir d'agir en prenant l'engagement de respecter leur voisin et d'aider tout homme de bonne volonté.

A ce prix, et à ce prix seulement la notion de "repentance" sera susceptible d'être comprise et acceptée par les deux antagonistes. Alors et alors seulement la notion de "deuil" pourra être acceptée. Ainsi la plus petite partie du troupeau qui a été épargnée - nous - comprendra pourquoi elle a été épargnée ; sa mission sera enfin tracée : apporter justice et paix pour la "médiation" du témoignage.

IV. A l'occasion du 5e salon du livre militaire de Bergerac qui a eu lieu les 21 et 22 septembre 2002, j'ai eu la grande chance, grâce à de solides amitiés, de rencontrer le monde scolaire à Villeréal et à Bergerac.

Alors que jusqu'à ce jour mes témoignages s'adressaient à des élèves de 3e et de terminale, j'ai eu l'opportunité de parler à des enfants de 10 à 12 ans. Un autre monde, un autre langage, une autre approche. Je livre en ces lignes, l'enseignement que j'ai retiré de ce contact avec 150 jeunes de 10 à 12 ans, encadrés par leurs maîtres et préparés à cette confrontation de génération.

1 ) Mon témoignage ne pouvait être "gêné" par le milieu familial dans la mesure où les grands pères et les pères n'avaient jamais parlé de ces événements qui ont pourtant marqué la survie de la France, ni en bien ni en mal, dans la mesure où ils avaient passé cette partie de leur vie en spectateur discret et non en acteur engagé. Je ne porte pas écrivant cela un jugement de valeur, je ne fais que constater.

2 ) Mon témoignage avait été préparé avec minutie par les directions de ces écoles primaires. Les élèves avaient élaboré avec leurs maîtres un questionnaire bien ciblé. De la part des élèves ce témoignage fut une découverte humaine parfaitement assimilée, permettant de supporter la monstruosité des faits exposés. Je livre en annexe "brute de forme" la liste des 25 questions posées par les jeunes de Villeréal.

3 ) Pour illustrer l'exposé, des coupelles avaient été placées devant moi sur une table, chacune représentant un aliment symbolisant 90 calories : ration quotidienne reçue durant 21 jours du transport ferroviaire du camp de Buchenwald à celui de Dachau (7 au 28 avril 1945) - (se reporter à la 3e édition de mon livre Convoi de la mort - Buchenwald Dachau, page 101 à 105) soit : 

1 morceau de pain
1 yaourt
1 pomme
3 morceaux de sucre

Ce qui frappa définitivement ces enfants a été l'exercice faisant entrer 105 élèves dans une superficie au sol de 8 x 2 mètres soit 16 m2 (portion de mon wagon où j'étais avec 104 de mes camarades) ; ils furent définitivement sidérés quand ils comprirent qu'ils auraient dû rester accroupis (encastrés les uns dans les autres) durant 21 jours sans bouger, supportant l'ankylose, les besoins naturels, l'absence de tout soin médical, la faim, et surtout le supplice de la soif. Ce traitement infâme, auquel s'ajoutaient les coups et les blessures dus à nos gardiens, menait progressivement à la mort, donc à l'extermination (5.000 au départ, 800 à l'arrivée, 300 quelques jours après la libération, une trentaine de "rescapés" en 2002).

4 ) A noter qu'à Villeréal, les enfants étaient en très grande majorité de souche périgourdine, avec quelques Américains , Anglais et Hollandais.

Par contre à Bergerac, dans une cité hors du centrez ville la proportion périgourdine ne dépassait pas 20 % ; les autres enfants étaient à la 1re ou à la 2e génération d'origine étrangère, même si probablement un grand nombre d'entre eux étaient de citoyenneté française.

Dans l'attitude, le comportement, l'écoute, la compréhension, les questions posées, je n'ai eu aucune différence d'approche des problèmes soulevés, le sujet semblait effacer toute différence d'origine, de situation parentale. Tous les enseignants s'étaient engagés positivement ; les trois directeurs (1 femme, 2 hommes) étant très attentifs à la résonance que cette expérience pouvait avoir sur les responsables municipaux et sur les familles de ces enfants.

5 ) L'après contact. Avant la réunion avec les enfants, je fus reçu à déjeuner par une adjointe au maire de Villeréal (chargée de l'instruction publique) et par la secrétaire générale de la mairie.

Le maire de Villeréal avait donné son accord et a été informé des conséquences de ce témoignage. Il faut souligner que l'engagement sans faille des enseignants a été déterminant tout au cours de cette expérience.

Ceci permet de dégager une perspective 2003 : en effet les enfants ont parlé à leurs parents de cette activité pédagogique d'un style original. Subitement, de nombreux adultes se rapprochèrent de la directrice de Villeréal, désirant poser des questions au témoin.

Cette réaction des parents devrait nous conduire en mai 2003 à faire sous la présidence du Maire et en présence de l'Inspecteur primaire une réunion pour les parents et adultes de Villeréal intéressés par cette page incontournable de notre histoire.

6 ) Conclusion. La plus belle récompense pour le témoin a été de recevoir une lettre d'une élève de l'école Edmond Rostand (voir ci-dessous).

En effet être véridique, travailler avec des partenaires motivés et efficaces, toucher les parents de ces élèves, ainsi : Le non vécu deviendra pour des êtres jeunes "une réalité vivante", le non dit disparaîtra devant " a vérité historique".

François BERTRAND

BUCHENWALD 139865

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Les 25 questions posées par les élèves : 

1. Avant d'être déporté, que faisiez-vous à cette époque ?

2. Étiez-vous résistant ?

3. Pourquoi et comment avez-vous été arrêté ?

4. Comment s'est passé votre voyage vers les camps ?

5. Qui étaient les gens qui étaient avec vous ?

6. Quelle était votre destination ?

7. Comment s'est passée votre arrivée au camp ?

8. A quoi avez-vous pensé ? Quels étaient vos sentiments ?

9. A quoi ressemblait le camp ?

10. Quelle était votre vie dans le camp : manger ? dormir ? travailler ?

11. Comment ça se passait, pour l’hygiène et la santé ?

12. Comment ça se passait avec les gardiens ?

13. Quelles étaient les punitions ?

14. Comment ça se passait avec les autres prisonniers ?

15. Combien de temps avez-vous été détenu ?

16. Avez-vous tenté de vous évader ?

17. Avez-vous failli mourir ?

18. Des copains à vous sont morts dans les camps ?

19. Qu’est-ce qu’on faisait des morts ?

20. Avez-vous gardé des traces de votre vie dans les camps ?

21. Faîtes-vous encore des cauchemars ?

22. Comment s’est passée votre libération ?

23. Vous saviez que les alliés allaient vous libérer ?

24. Quelle est la première chose que vous avez faite quand vous avez été libéré ?

25. Pensez-vous que ça peut recommencer un jour ?

 

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Lettre écrite par une élève de l'école Edmond Rostand.

Bergerac, le Lundi 7 octobre 2002

Cher Monsieur,

Nous vous remercions d’être venu à l’école et de nous avoir dit comment ça s’était passé dans la seconde guerre mondiale. Nous avons été étonnés que vous ayez survécu à ce tragique voyage.

C’était bizarre de vous voir parler comme ça sans pleurer et sans colère. On a bien compris que maintenant c’était notre histoire, que des gens s’étaient battus pour qu’il y ait la paix.

Il faut que chacun prenne ses responsabilités pour que la paix continue. Ca commence quand on ne se bat plus avec les autres, quand on ne se bagarre plus.

On vous joint le journal de l’école que nous avons fait vendredi.

Au revoir, Monsieur Bertrand.

© Anovi - F. Bertrand - Éditions Art Cool, 2003-2005