Des convois 
d'extermination

Par François Bertrand

Deux dates sont et doivent rester "ineffaçables" pour certains d'entre nous (hommes et femmes) :

Le 29 avril 1945, la libération du camp de concentration de Dachau par l'armée américaine.

Le 4e dimanche du mois d'avril de chaque année où la France commémore "le souvenir des déportés".

Il s'agit en effet d'honorer la mémoire :

de tous ceux et toutes celles qui ont combattu dans la Résistance pour la Libération de la France jusqu'au sacrifice ultime

de tous ceux et toutes celles qui "arrachés" du sol français, lieu de naissance ou terre d'accueil, sont morts du fait de "leur race".

Il s'agit de faire en sorte que les petits-enfants de ces déportés restés en terre allemande et de ceux et celles qui sont revenus (ne sachant toujours pas à ce jour comment et pourquoi ils ont été épargnés)  ainsi informés comprennent que s'ils sont présentement français ils le doivent, certes aux forces militaires des Alliés de l'ouest et de l'est, mais également à une histoire et à une culture dont la défense exigeait qu'on puisse perdre la vie pour ces "valeurs".

Au jeune garçon qui, après le témoignage sur la déportation que je faisais dans sa classe, m'a interpellé en me disant, et ce sans sous-entendu : "Si à l'époque vous aviez vraiment su ce qui allait arriver, auriez-vous été toujours volontaire pour ce combat ?"

J'ai répondu "l'âme en paix" ; j'aurai maintenu mon "oui" !

Cela ne pouvait pas être une réponse angélique ; en effet les coups et les blessures infligés par les SS, les bagarres sinistres  entre déportés, la faim, surtout la soif, le froid, l'extrême chaleur, les maladies (la plus bénigne pouvant se révéler mortelle), la mort qui rodait autour de nous et en nous, rien ne facilitait un "fiat" surhumain.

L'homme est certes un loup pour l'homme mais il fait témoigner que l'homme devient, en de telles extrémités, capable de l'impossible, de l'inexplicable, de l'irréparable ; on touche là à une survie à la limite si proche de la mort.

Il a été donné à certains déportés de subir des transports de camp à camp, de camp à "nulle part", en train, a pied, qui méritent d'être appelés "convois de la mort".

Je tente dans mon livre de prouver que certains de ces convois étaient des "convois d'extermination".

Tous les dangers que les déportés ont eu à affronter sont respectables mais certains étaient plus mortels que d'autres.

Le vrai témoin se refuse à quantifier l'horreur et ne permet pas qu'un déporté puisse dire ou écrire "j'ai souffert plus que toi"...

Ceci étant dit il est exact que si l'un se place sur le plan des pertes en vies humaines, l'extermination raciale a atteint les sommets de l'horreur :

D'une part, 76.000 hommes, femmes et enfants français furent déportés à l'Est pour motif racial dont 2.400 revinrent sur notre sol, soit 3,1 sur 100. A ce chiffre il faut ajouter quelques centaines de tziganes dont quelques dizaines revinrent ...

D'autre part, 81.000 Français ou étrangers résidant en France furent déportés pour des motifs non raciaux : politiques, résistants, otages furent déportés dont 23.000 revinrent, soit 29 sur 100 (ces chiffres serrent la réalité de près, les travaux entrepris par une équipe de chercheurs sous la conduite de la Fondation pour la Mémoire et la Déportation et avec le concours du Département d'histoire quantitative de l'Université de Caen étant pratiquement terminés ; à noter que ces travaux très pointus englobent uniquement : l'arrestation et la déportation pour faits de résistance et pour des motifs d'ordre politique de lutte contre la puissance militaire et policière du IIIe Reich. Cela veut dire que sont compris dans ces derniers mots non seulement l'organisation du parti nazi NSDAP, de la DAF, du SG, de la Gestapo, des divisions combattantes Waffen SS mais également de la Police ordinaire (dont la Feld-Gendarmerie), de la Wehrmacht : Heer, Luftwaffe, Kriegsmarine.

C'est volontairement que les précisions données ci-dessus sont faites pour que le lecteur se rende compte que tous les organismes responsables de la Sécurité du IIIe Reich ont bien été compromis, à des degrés plus ou moins odieux.

A ces chiffres il faut ajouter 5.000 français : prisonniers de guerre transformés, jeunes requis du Service du Travail Obligatoire (S.T.O.), qui furent arrêté sur le territoire du IIIe Reich pour motifs divers de Résistance.

Cela représente donc 86.000 français ou étrangers résidant en France qui furent incarcérés et déportés pour un motif politique. Sur ce chiffre, 10 % représente nos camarades femmes.

Ainsi l'extermination n'a pas été le fait du seul phénomène racial (que les juifs appelèrent "Shoah") ; on peut affirmer que certains événements de la déportation dans certains lieux, à certaines époques, dont furent victimes des déportés politiques, relevèrent spécifiquement de l'extermination voulue par le pouvoir SS : ainsi le convoi Buchenwald-Dachau du 7 au 28 avril 1945 en 21 jours perdit 94 % de ses effectifs : 5.000 au départ le 7 avril, 800 à l'arrivée le 28 avril, 300 survivants début mai 1945.

Comment ne pas citer la carrière de Mauthausen, le tunnel de Dora, la grange de Gardelagen, la noyade en Baltique de 6.500 déportés sur 7.000 embarqués sur le "Cap Arcona" et le "Thielbeck".

Ces faits monstrueux, peu connus du grand public ont amenés le scribe à vouloir scruter ce que furent les mouvements de groupes plus ou moins importants de déportés à l'intérieur des frontières du IIIe Reich dans les derniers mois de cette tragédie.

En fait aucun témoin, aucun historien n'ont fait une synthèse analysant ce phénomène erratique sur une courte période entre mars et mai 1945, mené dans le plus grand désordre géographique et dans une sinistre incohérence, "bousculant" heureusement l'ordre du SS Reichfuhrer Heinrich Himmler spécifiant qu'aucun détenu ne devait survivre face à l'arrivée des troupes des Alliés de l'est et de l'ouest.

Partant donc d'une part de travaux de recherche sur les transports ayant quitté le camp central de Buchenwald entre le 6 et le 10 avril 1945, incluant 38.000 déportés, et d'autre part ayant accumulé ces centaines de témoignages sur ces transports ferroviaires ou ces marches à pies de la part des rescapés durant ces mois de mars, avril et mai 1945 qui furent évacués des Camps et des Kommandos de Bergen-Belsen, Dachau, Dora-Mittelbau, Flössenburg, Groos, Rosen, Mauthausen, Neuengamme, Oranienburg-Sachsenhausen, Ravensbrück, j'en arrive à la conclusion que plus de 250.000 déportés furent ainsi évacués.

Sur ces 250.000, je suis arrivé à une première constatation "affreuse" que 200.000 sont morts au cours de ces trois mois.

Ce chiffre représente un tiers de la totalité des morts des neufs camps cités ci-dessus (tous situés à l'intérieur du IIIe Reich ) entre 1933 et 1945.

Par ailleurs, il représente la totalité des morts de Buchenwald, Dachau et Flössenburg durant la même période.

Cette conclusion ne désire ni être un "scoop" ni révéler un sensationnel morbide.

Elle m'incite donc, au nom de tous ces morts, à poursuivre cette recherche limitée à trois mois de la vie concentrationnaire dans le IIIe Reich et ainsi à aider modestement les chercheurs de 2045 qui travailleront sur ce sujet à l'occasion du premier centenaire de la libération des Camps de concentration.

Ce travail qui est à l'étude sortira au cours de l'année 2004.

© Anovi - F. Bertrand - Éditions Art Cool, 2003-2005