Le journal du convoi C
Le convoi au jour le jour
Récits et témoignages
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- 7 avril - 8 avril - 9 avril - - 10 avril - 11 avril - 12 avril - 13 avril - 14 avril - 15 avril - 16 avril - - 17 avril - 18 avril - 19 avril - 22 avril - 23 avril - 24 avril - 25 avril - 26 avril - 27 avril - 28 avril - Nous savons que les Américains sont proches et pourtant nous sommes entassés les uns contre les autres, dans nos wagons. Nous allons à l'aventure et déjà notre volonté de survivre nous met sur un qui-vive de tous les instants. Plus de 50 ans après ces événements, les survivants ont froid au cœur en pensant qu'une libération du camp (soit par l'Armée américaine, soit par l'organisation militaire souterraine du camp), quatre jours plus tôt, aurait évité la mort de quelques 30.000 détenus. Dès la formation du convoi, une stratégie simpliste s'impose :
Chaque wagon est une Tour de Babel : des Allemands, des Polonais, des Russes, des Français, des Belges, des Ukrainiens, des Hongrois, des Hollandais, des Italiens, des Tchèques, ... Le tout en proportion très variable selon les wagons. Simon Hochberg, qui avait 17 ans à cette époque, a laissé ce témoignage des conditions de vie dans les wagons sur peuplés : "Ni eau. Ni pain. Rien. Ceux-là buvaient leur urine, cet autre devenait fou, cet autre projetait d'étrangler ceux qui hurlaient à la mort, ou ceux qui priaient trop fort. Il n'y avait pratiquement aucun Juif parmi nous, il n'y en avait pratiquement plus. Cramponné à la vie dans mon coin de wagon, j'observais la tension monter goutte à goutte, humant malgré moi l'âcre odeur de l'agressivité". Raoul Swiecznik complète ce tableau d'apocalypse : "Au départ nous étions 100 par wagon. Puis nos devions ranger les morts correctement afin qu'ils prennent le minimum de place et que nous puissions nous allonger. J'ai compris dès le premier jour que nous ne recevrions aucune nourriture et que l'objectif était qu'il n'y ait aucun survivant. Et surtout que personne ne puisse raconter l'horreur que nous avions vécue. Mon corps allait se vider entièrement. Il n'y avait qu'une solution : ne pas perdre mon urine ! Dès les premiers jours j'ai bu mon urine..." Eloi Leclerc revient sur l'entassement dans les wagons : " (...) impossible de s'allonger, toute la nuit accroupi, un camarade entre les jambes, position qui par suite de l'épuisement croissant deviendra insupportable au point que des Russes et des Polonais achèveront des malades pour avoir plus de place". C'est que certains détenus Russes, Polonais ou Ukrainiens ont eu un comportement désolant : voleurs, détrousseurs de mourants, massacreurs... Chaque nuit, il fallait se battre à mort contre eux, non seulement pour la place, mais aussi pour préserver ses effets (couverture, chaussures, biens vitaux). Ces êtres devenus inhumains, peut-être à cause de ce qu'ils avaient subi eux-mêmes depuis leur arrestation, étaient devenus des tueurs. Dès que la nuit tombait s'élevaient des cris de douleur, des hurlements de combat, des bruits sauvages. Il fait froid, un brouillard épais. L'avantage du wagon couvert est d'être protégé du froid et de la pluie. L'avantage du wagon découvert est de pouvoir respirer, mais il y est interdit de se lever, sauf lors des longs arrêts pour le vidage des tinettes et le transport des morts vers le wagon morgue. Progressivement, l'enlèvement des morts nous a permis de disposer de plus de place. Pierre Vouron note : "Trois détenus ont été étouffés cette nuit par des Ukrainiens". Pierre Salomon rend compte d'une "rébellion des hommes du wagon 23. Trente-trois détenus fusillés. Déjà le besoin d'eau devient un véritable supplice". Le convoi plonge vers le sud pour entrer en Tchécoslovaquie. Le train s'arrête en gare de Pilsen. Les femmes tchèques ont une attitude très courageuse. Elles offrent aux détenus un magnifique sursis dans leur lutte pour survivre, en leur apportant quelques vivres. Malheureusement, les gardes s'approprient la quasi-totalité des brioches offertes. Le convoi stationne près de 48 heures dans un village proche de Pilsen. Par représailles contre l'un d'eux qui a menacé une sentinelle de son wagon avec un couteau, plusieurs dizaines de déportés sont fusillés à bout portant. Parmi eux figurent Jules Lestienne, du Pas-de-Calais, et un ancien prisonnier de guerre français, Philippe-Maurice Bouchard. De nombreuses évasions ont lieu dans la nuit du 13 au 14, dont celle de 22 détenus grâce à la complicité d'un garde. Celui-ci est exécuté dans le wagon qu'il surveillait par un gradé SS. Sept détenus s'évadent du wagon des franciscains. Une compagnie de la Luftwaffe est réquisitionnée pour récupérer les évadés. Une fois capturés, ceux-ci sont dénudés jusqu'à la taille et roués de coups de bottes jusqu'à ce que mort s'ensuive. Les gardes des wagons découverts ont l'ordre d'obliger les détenus à se mettre debout pour assister au lynchage. Éloi Leclerc note un autre cas de violence : "9 heures du matin, un sous-officier SS tire dans notre wagon à bout portant et sans discernement. Deux camarades sont blessés, l'un à l'épaule, l'autre à la jambe. Ce dernier (...) agonise durant quelques jours et mourra faute de soins". François Bertrand est forcé par un garde de ramasser à main nue les excréments éparpillés autour des wagons et qui avaient été jetés des tinettes pleines. Le SS armé d'un pistolet-mitrailleur surveille le travail de très près en traitant le détenu de "merde de chien" et de "merde de porc". Dans le wagon 46, un garde tire "dans le tas" pour rétablir l'ordre. Marius Ouillé, 20 ans, ancien du S.T.O., reçoit une balle dans les reins. Il agonise pendant deux jours. Éloi Leclerc note : "Dans une gare (...), scène d'atrocités : un détenu de notre wagon, pour avoir fait signe à un civil de lui apporter de l'eau, est à moitié écrasé à coups de botte par un SS". En Tchécoslovaquie, le convoi est attaqué par deux avions. Les SS sautent hors des wagons et bouclent les portes de l'extérieur. Le silence qui suit le raid est brisé par les râles des blessés. Chaque wagon compte quelques morts. Quelques minutes plus tard, les SS reviennent et achèvent les blessés. Marius Ouillé meurt vers 23 heures. C'est le premier du groupe de Kassel à disparaître. Vers 3 heures du matin, Prosper-Louis Borgogno s'évade dans la région de Kdyne, sans être touché par les tirs de mitrailleuses. Le convoi quitte la Tchécoslovaquie pour arriver à Nammering, petit village au pied des monts de Bohême, en Basse-Bavière. Il pleut et il fait froid. Le convoi restera presque six jours dans cet endroit. Un employé de la gare de Nammering a rapporté : "(...) j'entendis provenant des wagons des cris, des appels au secours et des gémissements, ponctués de coups de fusil. Néanmoins nous ne pouvions savoir ce qui se passait réellement". Des pommes de terre sont cuites et distribuées aux détenus. L'employé de la gare assiste à la distribution : "Les prisonniers sans force rampaient vers les portes des wagons pour récupérer quelques pommes de terre. Les SS les frappaient à coups de bâtons sur la tête". Le curé Johann Bergmann, d'Aïcha vorm Wald, accourt à Nammering. Il y voit un spectacle d'horreur qu'il consigne dans un rapport : "Par la porte entrouverte, on voyait les cadavres empilés dans le wagon en couches superposées, très hautes. Les prisonniers vivants n'étaient pour la plupart vêtus que très sommairement (...). Leur aspect était celui de gens ayant beaucoup souffert et sous-alimentés, (...), les yeux creux, les visages affaissés et blêmes semblables à ceux des morts". D'emblée, il s'efforce d'atténuer les souffrances des détenus, en leur procurant de la nourriture et en plaidant leur cause auprès des autorités locales. Il parvient même à intimer l'ordre à un sergent SS de cesser toute exécution sommaire. Un grand bûcher est dressé dans une carrière, pour brûler 270 cadavres. Ce sont les prisonniers eux-mêmes qui doivent l'entretenir et y jeter les corps. Ceux qui ne travaillent pas assez vite sont abattus par les SS. "Deux détenus accompagnés de deux SS portaient un gros bidon d'eau. Pour se faciliter le travail, ils voulurent passer un bâton dans l'anse du bidon, ils furent immédiatement fusillés" (témoignage de l'employé de la gare). La population de Nammering, émue par le sort des détenus, organise une collecte de nourriture. Témoignage de l'employé de la gare de Nammering. "Le 19 avril 1945 dans la nuit un wagon entier, contenant encore 45 détenus, fut exterminé ; le lendemain, le sang suintait au travers des planches du wagon, les cadavres ne furent jetés hors du wagon que le jour suivant à 6 heures, ceux qui n'étaient que blessés furent achevés à coups de crosses. Jour et nuit les meurtres continuèrent, on entendait cris et gémissements, Mehrbach assista à ces assassinats sans intervenir. Au total 800 hommes furent tués (...)". Le curé Bergmann rend visite aux prisonniers pour se rendre compte par lui-même de la réalité des distributions de nourritures auxquelles il avait fait procéder. Le curé Bergmann veut organiser une nouvelle collecte, mais le départ du convoi rend son initiative sans objet. Le deuxième tronçon du convoi C quitte Nammering en deux convois, dont un vers 18 heures, après avoir reçu une nouvelle locomotive. Au matin, cinq Français sont morts dans le wagon 46. Un gradé SS organise l'exécution sommaire de plusieurs prisonniers. L'un deux, André Dematatis, a vécu cette scène : "Les SS ayant refusé de tirer, le chef SS entre dans une colère épouvantable et après avoir déclaré "je vais les descendre moi-même", il commence à tirer avec son pistolet automatique dans la tête des premiers Häftlinge. (...). Le tueur s'est approché de moi, a mis son pistolet sur la tempe, trois ou quatre déclics. Plus de balles dans son chargeur. Vivant !... Il est retourné dans son wagon et le convoi est reparti. Il aurait suffi d'une seule balle et je ne serais plus de ce monde". Vingt-cinq détenus sont réquisitionnés pour réparer les voies ferrées détériorées par les bombardements aériens. Arrêt dans la nuit en pleine campagne près de Passau. A Pocking, après Passau, des avions de couleur rouge mitraillent le train, faisant quelques blessés. Le 26 avrilNouveau bombardement allié à Mühldorf. Un détenu belge devient fou. Des évadés sont repris et lynchés. "Toujours cette soif ardente... La Providence ne nous abandonne pas. En effet, un orage éclate. Et, je puis le dire, il rendit la vie à plusieurs détenus... Nous apprécions la valeur d'un grêlon, d'une goutte d'eau" (témoignage de Robert Galinier). Toutes les boîtes servent de récipient. Certains boivent à même le wagon, là où tant de morts ont séjourné, souvent contagieux, au milieu de la pire saleté. Deux détenus s'évadent in-extremis. Ils semblent avoir réussi. Le premier tronçon du convoi arrive à Dachau vers 17 heures. Il n'entrera dans le camp que quelques heures plus tard. En arrivant à Dachau, vers une heure du matin, les déportés survivants tombent des wagons, se précipitent vers des flaques d'eau et, à genoux, lapent. Certains vont vers le canal et se noient en se penchant pour boire. Dans les wagons restent encore des centaines de mourants et de morts. Ce sont ces cadavres que découvriront les détenus de Dachau, dans la journée, puis les Américains, les 29 et 30 avril. La dernière partie du chemin de croix est longue de 300 à 500 mètres, entre les wagons et le camp. Les prisonniers qui se traînent sur cette distance s'accrochent les uns aux autres, tombent, mais sont encore vivants. L'arrivée à Dachau se révèle formidablement positive pour ces survivants. C'était pour eux un véritable havre de Paix. Certains y auront la douceur de mourir en paix, d'autres l'espoir de revivre. |
© Anovi - F. Bertrand - Éditions Art Cool, 2002-2005