Libération de Buchenwald

Avril 1945



- Le contexte - Libération et évacuation - 



Le contexte de la libération de Buchenwald


La première trace de la décision d'évacuation du camp se trouve dans le message radio envoyé par le SS-Oberführer Hermann Pister à l'Amstgruppe D (1) d'Orianenburg, le 6 avril 1945, à 22 heures. L'ordre d'évacuation a été pris par Himmler lui-même. En aucune façon Pister ne précise qu'il fera évacuer en premier lieu le Petit Camp.

Le RF-SS a ordonné au KDS (2) de Weimar que les dispositions soient prises pour diminuer la population du camp de Buchenwald en en transportant une partie vers le camp de Flo (3). L'évacuation, à pied et en train, commencera demain (7 avril) à la première heure. Précision sera donnée chaque jour sur le nombre de détenus évacués. 

La population actuelle du camp étant de 48.000, décision devra être prise sur le nombre total à évacuer.

Signé : Pister

(1) : Service central des SS pour les questions économiques et administratives ; la branche D supervise les camps de concentration.

(2) : Commandant de la police de sécurité.

(3) : Flossenbürg.

Le commandement avait pris ses dispositions dès mars 1945. Le 2 avril, il faisait évacuer le dépôt divisionnaire des SS. Le front se rapprochait. Le 2nd Battalion du 353rd Infantry Regiment, de la 89th Infantry Division (3e Armée américaine) a occupé Eisenach le 6 avril. L'offensive ne repartira que le 11 avril, avec comme éléments de pointe les 6e et 4e divisions blindées. La première part de Langensalza et la seconde de Gotha. Par la route, Gotha est à 25 km d'Erfurt et à 50 km de Weimar. Il faut se rappeler que l'objectif premier des troupes alliées, en pénétrant de force en Allemagne, était d'obtenir une capitulation sans conditions de toute la Wehrmacht. A Yalta, il avait été décidé qu'il n'y aurait ni armistice négocié, ni reddition séparée. Ceci explique que la 3e Armée américaine, arrivée le 4 avril à 75 km de Buchenwald, ait attendu le 11 avril pour regrouper ses forces et reprendre son avance. La grande offensive du front ouest avait en effet été fixée au 11 avril 1945. 

Si l'on excepte les camps de Schirmek et du Struthof, libérés par les troupes françaises et ceux de Silésie libérés par l'Armée Rouge, le camp de Buchenwald devait être le premier grand camp de concentration libéré par les Alliés. C'est en fait un Kommando de Buchenwald, Ohrdruf, de sinistre réputation, qui fut libéré en premier par l'Armée américaine, dans la matinée du 4 avril. Le général D. Eisenhower visita ce camp le 12 avril.

Le 11 avril arrivèrent les premier soldats américains, commandés par le Captain Robert J. Bennett (commanding officer du Combat Team 9, du 9th Armored Infantry Battalion de la 6th Armored Division). Celui-ci envoya en reconnaissance le Captain Frederic Keffer, à bord d'une Light Armored Car M8. Il est évident que la mission de Bennett n'était pas la libération du camp, car pour ce faire, il aurait dû disposer de moyens autrement plus importants. Il avait été informé à Hottelstedt par un groupe de détenus qui lui avait signalé que le camp de Buchenwald se trouvait à 3 km de là.  Arrivé au camp vers 16 heures 45, le groupe de Keffer en repartit vers 17 heures 35, pour être remplacé par un autre groupe d'homme, commandé par le Captain Edmund Coates et le Captain Charles Davidson, qui resta au camp de 19 heures 15 à 21 heures 15.

Après la visite du chef de la 3e Armée, le général George S. Patton Jr, et grâce aux correspondants de guerre qui l'accompagnaient, le monde entier put se rendre compte de ce qu'était la barbarie nazie.



Libération et évacuation : 

de cruelles inégalités de destins



Pour les quelques rescapés du voyage Buchenwald-Dachau, la question de la liquidation du Petit Camp (car c'est bien de cela qu'il s'agit), alors que le Grand Camp était particulièrement épargné, reste une énigme, sinon une écharde dans leur mémoire. Il faut rappeler ici que c'est environ 38.000 détenus qui, entre le 6 et le 10 avril, furent évacués de force alors que bon nombre d'entre eux, éparpillés dans des Kommandos extérieurs, venaient déjà de subir le "rapatriement" vers Buchenwald dans des conditions extrêmement pénibles.

Les peuples libres savaient déjà ce que nous endurions et nous, nous roulions vers Dachau. Nous vivions minute après minute entre une vie chancelante et une mort probable. Dans notre wagon, un camarade ne cessait de répéter : "Je vous dis que c'est un convoi d'extermination" et nous eûmes une grande difficulté à le faire taire...

Le processus de libération du Grand Camp, sans coup férir et sans réels combats à l'intérieur de l'enceinte (et donc l'abandon du camp lui-même par les SS) ne peut s'expliquer que par la politique suivie par la direction souterraine des détenus. Celle-ci avait organisé militairement le Grand Camp.

Sous la pression du commandant Pister, le doyen Hans Heiden et sont conseil n'ont pu s'opposer ni à l'évacuation du Petit Camp, ni au départ des convois qui quittèrent Buchenwald entre le 6 et le 10 avril 1945, soit jusqu'à 24 heures avant l'arrivée des Américains. Cela nous conduit à nous poser une question : Pourquoi avons-nous été évacués en priorité ? 

Les premiers détenus à être recherchés furent les Juifs. Aussi étrange que cela puisse paraître, les SS n'avaient pas sur leur fichier central la liste des Juifs qui, venant des camps de Silésie, étaient arrivés à Buchenwald en février 1945. Le 4 avril à 18 heures, la convocation des Juifs sur la place d'appel pour une évacuation immédiate fut un échec : les intéressés s'étaient réfugiés dans les blocks. Le 5 avril au moment de l'appel, une sélection vigoureuse basée sur la seule "apparence juive" fut réalisée, avec quelques bavures. Certains détenus durent prouver, pantalon baissé, qu'ils n'étaient pas circoncis. La population rassemblée fut parquée et surveillée. Elle partit en convoi le 6 avril.

L'heureuse auto-libération du camp par les détenus eux-mêmes n'a été rendue possible que par l'avance intrépide des unités de la 3e Armée américaine et par l'audace du général Patton. En effet, l'avance de cette armée avait été si rapide que début avril, elle avait reçu l'ordre de ralentir son élan pour attendre le 11 avril, date fixée pour la grande offensive sur le front ouest.

Certes, le commandant SS Pister reçut bien l'ordre de Berlin de vider le camp à l'approche des troupes américaines, mais c'est bien le Comité International qui décida l'évacuation en priorité du Petit Camp. Faut-il en conclure que le Grand Camp (où se trouvaient les chefs de la résistance intérieure) et les bénéficiaires d'un "certain tri" furent épargnés grâce à des tractations avec le commandement du camp ? C'est tant mieux pour les 21.000 camarades qui purent ainsi être libérés dès le 11 avril. Mais que dire des 38.000 sacrifiés qui furent jetés sur les routes et dont le sort n'était que trop prévisible ? "Ils ont été sacrifiés (les 38.000 évacués) pour maintenir intacte la défense du Grand Camp", a avoué un déporté... Un autre, évacué avec le convoi G, a écrit ces terribles lignes : "Je suis d'avis que le Petit Camp a été sacrifié, la direction clandestine étant consciente que faire évacuer les blocks d'invalides 55 et 56 était pratiquement vouer à la mort ces camarades. Les rescapés français du 55 (dont je faisais partie) se comptaient sur les doigts d'une main lorsque la 2e D.B. de l'armée Patton nous libéra".

Certes, les brigades armées du Comité de Résistance n'avaient pas la capacité d'agir pour empêcher les transports massifs des derniers jours. Tout au plus ont-elles pu les retarder ou en soustraire quelques camarades. C'est ce qui explique qu'elles n'interviendront que le 11 avril, peu d'heures avant l'arrivée de l'Armée américaine.

La prise du pouvoir par les "triangle rouge" dans l'administration interne du camp et les clivages qui en ont découlé (aggravés par la création par les SS du Grand et du Petit Camp) expliquent en grande partie ce qui s'est passé à Buchenwald au début d'avril 1945. On s'interrogera sans doute sur le cas de conscience qui ne manqua pas de se poser aux chefs de l'organisation intérieure de résistance chargés de la sélection pour les évacuations massives imposées par les nazis aux abois. 

Hermann Pister connaissait l'existence d'une organisation clandestine du Grand Camp. Certes, il savait qu'une rébellion était possible. Mais il semble permis d'affirmer que la masse des "Untermenschen" du Petit Camp servirent, au fil des évacuations, de "boucliers humains", ce qui permit aux insurgés du 11 avril de se manifester en armes et d'accueillir, dans les heures qui suivirent, les soldats américains. 38.000 bagnards de Buchenwald, qui "ne faisaient pas le poids" n'ont donc pu être soustraits à la sauvagerie démente des SS. Leur destin si tragique appelle sans doute un peu de retenue et moins de triomphalisme lorsqu'on célèbre l'auto-libération de Buchenwald. Pour les survivants de ces "convois de la mort", le mois d'avril 1945 ne sera jamais le souvenir d'une victoire, tant ils garderont en mémoire trop de visions d'horreur, trop de visages de camarades ou d'inconnus que leurs familles ont attendu en vain...

Les rescapés du convoi du 7 avril, dont le témoignage est retranscrit dans ce site et dans le livre de François Bertrand, n'ont évidemment pas été les témoins de la libération de Buchenwald. Mais ils ont appris par la suite qu'une controverse a eu lieu et qui se poursuit encore de nos jours. A ce propos, le témoignage d'Eugen Kogon semble faire autorité. 

© Anovi - F. Bertrand - Éditions Art Cool, 2002-2005