L'obersturmführer 
H.E. Mehrbach

Itinéraire d'un professionnel 

du système concentrationnaire



- Biographie - Sa déposition -


 
Biographie



Hans Erich Mehrbach est né à Siebleben, près de Gotha, le 10 mai 1910. Après des études de serrurerie à l'usine de construction mécanique Kloebner (Gotha), il entre à la Gotha Life Bank, dont il reste employé jusqu'en 1939.

Nazi de la première heure, il est incorporé dans les SS en 1930 sous le matricule 3.120. Il sert tout d'abord comme soldat (Mann) dans la 14e SS-Standarte de Gotha. Il devient ensuite membre du parti (Parteigenosse) le 1er juin 1931 sous le matricule 259.233.

Il gravit un à un les échelons de la SS : d'abord SS Mann, puis Unterscharführer (sergent), il passe un examen et devient Untersturmführer (sous-lieutenant) en mai 1940.

Il sert dans l'encadrement de Buchenwald de décembre 1939 à 1942, puis à Auchwitz, de 1943 au 10 janvier 1945. Le 2 février, il retourne à Buchenwald avec le grade d'Obersturmführer (lieutenant), comme deuxième adjoint du Lagerkommandant Pister. C'est lui qui exerce en avril le commandement du convoi C.

Sa carrière dans les SS n'a pas été particulièrement brillante, mais après six années passées à Buchenwald et Auchwitz, il était devenu un vrai professionnel de la vie concentrationnaire. Il était en outre spécialiste du dressage de chiens de guerre. Son hospitalisation puis sa convalescence en 1941 pour "paralysie du muscle cardiaque" (cf. sa déposition n° 2.192) ne sont peut-être pas étrangères à son maintien dans les cadres des camps, loin du front.

Mehrbach a été condamné à mort le 14 août 1947 par le tribunal militaire allié de Dachau. Les chefs d'accusation sont les suivants : 

  1. En tant que commandant d'une compagnie de gardes à Buchenwald, il a été responsable de toutes les actions de sa compagnie.

  2. En tant que commandant en second du camp, il a été responsable du contrôle absolu du camp de détention préventive.

  3. Il a dirigé la "Marche de la Mort" de Buchenwald-Flossenbürg.

  4. En fonction de ses pouvoirs, il a été responsable de la mort de centaines de déportés.

  5. Il s'est livré personnellement à des actes de sadisme envers des déportés.

Il a été pendu le 14 janvier 1949, soit 45 mois après la libération du camp de Dachau ! 

Il est inutile de préciser qu'aucun des déportés du convoi C ne s'est trouvé face à face avec cet homme. D'ailleurs, il était dangereux de "regarder dans les yeux" un SS...



Son témoignage sur le convoi C 

(extrait de sa déposition lors de son procès, le 24 février 1947)



"Le 7 avril 1945 le commandant Pister m'ordonna d'accompagner un convoi de 4.480 prisonniers de Buchenwald à Flossenbürg (par train). Je savais qu'une partie des prisonniers de mon convoi avait dû marcher au pas du camp de transit de Ohrdruf (qui se trouve à 90 kilomètres environ de Buchenwald) et qu'une partie d'entre eux n'était pas en état de voyager, même dès le début du transport. Je ne sais pas si les prisonniers ont été examinés par le médecin du camp avant leur transfert. 

D'abord, les prisonniers devaient parcourir à pied 9 kilomètres de Buchenwald jusqu'à la gare, près de Weimar. Là, ils étaient chargés dans des wagons marchandises pour la plupart fermés, mais quelques-uns étaient ouverts. Pour ce convoi, je reçus pour chaque prisonnier les rations suivantes : une poignée de pommes de terres bouillies, 500 g de pain, 50 g de saucisson et 25 g de margarine. La ration d'eau n'était pas comprise dans ce convoi. Je suis convaincu que cette ration pour le transport était insuffisante et cela aurait dû être le devoir du Commandant de Camp, ainsi que celui du Chef de Département Administratif de mettre plus de nourriture à ma disposition. 

Après 5 heures de route, on m'a fait comprendre que Flossenbürg était déjà aux mains des Américains et que, pour cette raison, mon convoi était dévié sur Dachau. Vers le deuxième ou le troisième jour on s'arrêta à Zeitz en Saxe et là je téléphonais au camp de Buchenwald afin d'avoir un peu plus de nourriture à ma disposition pour les prisonniers. Je m'entretins avec le Chef du Département Administratif, Barnewald, et lui réclamai la nourriture nécessaire. Barnewald me répondit qu'il n'y avait plus de pain à Buchenwald et que la circulation était devenue considérablement plus difficile à cause des attaques en série d'avions volant à basse altitude. Barnewald m'expliqua que je devais me débrouiller moi-même pour trouver de la nourriture pour mon convoi.

Nous arrivâmes à Dresde le quatrième jour et il m'avait été impossible dans l'intervalle de me procurer la nourriture pour les prisonniers. Les premiers hommes sont morts à Dresde. Un prisonnier du convoi, qui était médecin, m'expliqua que les prisonniers étaient morts d'épuisement. Le convoi partit de Dresde et traversa le territoire tchécoslovaque, Aussig-Pilsen. Au dixième jour de voyage nous arrivâmes à Pilsen. A notre arrivée, le nombre de morts avait considérablement augmenté. Dans presque chaque wagon je devais enregistrer un ou deux morts. Les prisonniers eux-mêmes avaient l'air plus que malades. Comme les prisonniers n'avaient emporté qu'une couverture (certains n'en avaient pas du tout) et parce qu'en avril il y avait de grands écarts de température (...), alors les prisonniers tombaient malades. Il n'y avait pas la moindre assistance médicale sous la main dans ce convoi, et je n'avais pas d'infirmier avec moi. Pour les 4.480 prisonniers, j'avais seulement à ma disposition comme infirmier un des prisonniers avec une trousse médicale d'urgence. Les prisonniers malades restaient dans les wagons et étaient soignés par cet infirmier. Je faisais enlever les prisonniers morts par la police de Pilsen et je notais les pertes dans mon calepin. 

A Pilsen j'avais réussi à obtenir environ 3.000 miches de pain et 3.000 morceaux de fromage du Bureau de Ravitaillement de l'Armée. C'était la première distribution de nourriture aux prisonniers que je pouvais faire, au douzième jour du voyage. (...).

J'arrivais à Dachau au bout de 21 jours de voyage. De nouveau je réussis à obtenir un peu de nourriture à Dachau et j'eus de la soupe préparée pour les prisonniers avec environ une tonne de pommes de terre dans du bouillon Kub. Je réalisais très bien que cette soupe n'avait guère de valeur nutritive. Ce fut la deuxième distribution de nourriture que je pus obtenir pour les prisonniers au cours de ce 21e jour de voyage. Les prisonniers étaient dans un état plus que déplorable à leur arrivée ici. Ceux qui étaient capables de marcher se traînèrent jusqu'au camp, à moitié morts de faim et sans espoirs, se soutenant les uns les autres. Les prisonniers qui ne pouvaient plus marcher furent emmenés plus tard au camp par des prisonniers de Dachau. D'après moi, 500 prisonniers sont morts pendant ce convoi. (...).

A mon avis, ce sont les bureaux du W.V.H. qui furent responsables de ce convoi : 

  1. le bureau qui donna les ordres pour l'organisation de ce convoi,

  2. le bureau qui mit les moyens de transport à notre disposition,

  3. le bureau qui aurait dû fournir la nourriture pour ce convoi,

  4. le bureau qui s'occupait des soins médicaux des prisonniers.

(...).

J'étais déjà convaincu en 1939 que l'installation des camps de concentration en Allemagne était une grande injustice et qu'on ne devait pas garder des gens en détention dans des camps de concentration. A mon avis, on peut qualifier le gazage des prisonniers comme le plus grand crime contre l'humanité."

Ce dernier paragraphe laisse songeur. Repentir de circonstance ou cynisme abject ? De telles paroles sont pour le moins surprenantes, dans la bouche d'un homme qui fut l'un des (modestes) piliers du système concentrationnaire nazi... 

Le reste de la déposition relève d'un procédé classique : Mehrbach minimise sa part propre de responsabilité dans les faits qu'il relate et dilue celle-ci dans le complexe administratif nazi. Sa sous-estimation de l'ampleur des pertes était également prévisible.

© Anovi - F. Bertrand - Éditions Art Cool, 2002-2005