Perpétuer
la mémoire...
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Le discours de Nuits-Saint-Georges Par François Bertrand
Monsieur le
Maire, Le 25 avril 1945 nous arrivions à Passau, sur le Danube. Nous étions partis du camp de concentration de Buchenwald le samedi 7 avril dans un convoi de 105 wagons de marchandises, nous devions arriver au camp de concentration de Dachau le 28 avril et ce peu avant la libération du camp par les troupes américaines. Partis 5.000 nous étions, en franchissant les portes du camp, 800. Sur ces 800, 300 furent rapatriés. Nous sommes aujourd'hui 25 rescapés français, 7 d'entre nous participent à cette cérémonie. Nous sommes réunis avec vous aujourd'hui pour honorer la mémoire des déportés, la mémoire de celles et de ceux qui ont lutté et qui ont achevé leur combat quelque part en Allemagne il y a une soixantaine d'années. Ceux, très proches à notre cœur, de nos prisons, de nos camps, de nos convois... Nous savons où ils sont morts à nos côtés, mais nous n'avons pu dire à leurs familles où se trouvaient leurs corps qu'elles n'ont pu ensevelir dignement et qui n'ont même pas eu droit à une croix de bois. Nous associons évidemment à ce souvenir celles et ceux de cette région de France qui nous accueille et qui sont morts au champ d'honneur. Nous, déportés, nous ne pouvons pas vous expliquer pourquoi nous nous sommes tus durant 50 ans. Certes non parce que nous étions honteux de ce que nous avions fait, chacun à notre place avec dignité et modestie ; nous n'étions pas des héros et nous ne nous attendions pas à être accueillis comme tels. Nous avons été reçus avec décence en 1945 mais nous sentions que nos engagements, nos actes, nos expériences provoquaient une certaine gêne de la part de celles et de ceux qui avaient survécu durant 5 ans, qui n'avaient fait rien de mal, ni de bien, si ce n'est d'avoir continué à vivre avec leur famille et de s'être tus. Dans l'histoire des peuples comme dans celle des hommes il y a des heures où il vaut mieux se taire, mais aussi des heures où il est plus gratifiant de refuser ce silence, d'agir avec discernement devant des attitudes et des faits qui ne peuvent être acceptés, encore moins confortés. Nous devons reconnaître que nous avons été libérés essentiellement par les forces militaires alliées de l'ouest et de l'est, en soulignant que l'homme jeune du Kansas ou de l'Oural savaient tout juste où se trouvait l'Europe qu'on leur demandait de libérer avec leur sang de la contrainte qui nous avait été imposée par l'Allemagne nazie. Devant les tas de cadavres que les troupes américaines découvrirent pour la première fois au Kommando d'Ohdruff dépendant de Buchenwald, le général Eisenhower a pu dire avec force à ses soldats : "Si vous ne saviez pas pourquoi vous vous battiez, maintenant vous le savez". Vient le moment de nous recueillir, devant la tragique destinée de ces femmes et de ces hommes qui moururent là-bas loin des êtres chers et de leurs lieux familiers, dans l'ignorance où nous sommes toujours de l'endroit où ils reposent à jamais. De nous recueillir enfin, devant les morts de Nuits-Saint-Georges, et plus particulièrement de notre camarade Marcel Chauvenet président du maquis d'Arcenant. François Bertrand |
© Anovi - F. Bertrand - Éditions Art Cool, 2003-2005